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Devenir adulte
Les lézardes de l’adulteDepuis l’adolescence, le jeune adulte hésite, tergiverse, doute et dans le même temps fonce tête baissée dans sa vie. Dans tous les cas, il avance : c’est dans sa nature. Et les années ont passé... Les études sont souvent arrivées à leur terme, les enfants se sont peut-être présentés et ont grandi, la relation à l’éventuel conjoint a évolué, le rapport au métier aussi. Parfois, dix ans s’écoulent. Vingt ans. Ou plus encore. Un jour, pourtant, subtilement ou brusquement, tout semble plus gris. Un jour, quelque chose, un détail parfois, paraît plus difficile à accepter. Et des questions simples dont les réponses paraissaient pourtant évidentes quelques années auparavant reviennent insidieusement. Habiter ici, est-ce une bonne idée ? Ce métier est-il convaincant ? Les choix effectués sont-ils vraiment les bons ? Les engagements sont-ils sérieux ? Le doute s’installe, souvent de manière diffuse. À quoi remarque-t-on que l’on est véritablement engagé ? Dans le domaine amoureux, notre jeune adulte pense peut-être avoir fait le bon choix, sans imaginer qu’il est peut-être aveuglé par le fait qu’il est ou a été dans une période d’expansion. Et qui dit expansion a signifié, pour lui, épanouissement et non obscurcissement. Même si, quand il y réfléchit, rien n’est moins sûr. Peut-être a-t-il souhaité des engagements limités… Peut-être est-il finalement assez seul… Peut-être est-il, au contraire, dans une relation assez fusionnelle avec un conjoint, relation qui le maintient dans une dyade maman / bébé…. Peut-être ne se sent-il pas reconnu… Peut-être n’est-il pas vraiment à sa place, au milieu de relations qui sont finalement devenues sèches pour lui… Mais il dénie tout cela. Presque tous les jours. Il est peut-être en train de vieillir, tout doucement. Ce doit être cela : être prêt, oui, mais à quoi ? En tout cas, il ne se dit plus tous les jours qu’il a du temps. Et c’est assez nouveau, voire inquiétant. En effet, depuis l’adolescence qui avait vu apparaître puis s’atténuer une certaine urgence physiologique, il se sentait effectivement quelque part un peu « pressé », voire « pressuré ». Peut-être la faute au métier, aux responsabilités, à la « société », aux « autres » finalement ! Mais voilà maintenant qu’il se sent de nouveau dans une autre urgence : celle de ne pas se tromper de vie. Et, depuis que cette idée est apparue, elle s’accroche. Parfois, le conjoint, s’il existe, devient un poids. Parfois, le célibat devient pesant au célibataire. En tout cas, la question de la solitude, même si elle est confuse, s’immisce tout doucement au cœur du quotidien. Ne pas se tromper… Se retrouver seul pour chercher un nouveau « deux » est pourtant bien la problématique de l’adulte. Après avoir cherché au cours des premières années de sa vie un fonctionnement à trois (père, mère, enfant), il sent progressivement qu’une certaine forme de solitude l’envahit, parfois une minute, parfois quelques semaines, selon l’âge. Cette solitude est pourtant le signe de la mise en place d’une nouvelle moelle épinière en lieu et place de l’ancienne, ou plutôt à l’intérieur de celle-ci, comme le papillon pour sa chrysalide. Cette solitude se crée dans la douleur du renoncement à une partie de soi. Un peu comme si un arbre devait s’auto-tailler à la base pour que l’ancien tronc disparaisse (une taille en « cépée » ?). La solitude d’une personne signe l’existence d’une cohabitation avec l’enfant qu’elle était, et donc la fin d’un fonctionnement fusionnel avec cet enfant. Mais ce dernier s’accrochera toujours. Rien n’est pire que la mort d’un enfant : surtout le « sien ». Le CV est parfois bien rempli, bien rassurant. Le jeune adulte s’est peut-être même formé une image, une réputation, un style, parfois un personnage complètement à l’opposé de ce qu’il est réellement. Les jours où il se sent seul, les quelques personnes qui le connaissent assez bien, sentent bien qu’il se passe quelque chose. Il a peut-être, sans s’en être rendu compte, suivi des injonctions paternelles ou des schémas maternisants. Parfois, cet homme-ci réalise que c’est la énième femme, toujours du même genre d’ailleurs, qu’il laisse tomber. Parfois, cet homme-là vient de se rendre compte que les études qu’il a suivies jusqu’à 25 ans ne lui ressemblent plus. Parfois, cette femme-ci elle se rend compte qu’elle est extrêmement attirée physiquement par un homme, car, avec son mari, ce n’est vraiment pas ça. Parfois, cette femme-là sent la ménopause arriver, et elle n’est pas prête. Parfois, il vient d’être licencié ou mis à la retraite et il n’est pas prêt. Parfois, son père est mort, et il ne lui avait pas parlé. Il aurait dû lui dire qu’il aurait voulu faire le même métier que lui. Il n’aura pas eu le temps de montrer ses qualités… Parfois sa mère est morte, et elle ne lui avait pas dit qu’elle était aussi malheureuse. Qu’elle aurait bien voulu avoir des enfants. Ou avoir plus de temps à elle. Qu’elle aurait voulu qu’elle quitte son père… Parfois, il aurait aimé que sa mère le regarde autrement que comme un enfant. Parfois, elle aurait aimé que son père l’admire… Parfois, tout semble aller bien. Vraiment très bien. Et cela peut durer des années. Comme s’arrêter avec une prise de conscience brutale. À l’occasion d’un deuil, d’un accident. À l’occasion d’un choc physique, d’une opération. À l’occasion de la naissance d’un enfant, d’un autre enfant. À l’occasion d’un sérieux problème professionnel, d’un changement de lieu de vie. À l’occasion d’une rencontre, souvent. Mais aussi à l’occasion d’un détail : un vase cassé, une photo manquée… Alors les repères chancèlent soudain… D’une part, il y a toujours eu la présence du père. Un « père » vigilant, toujours attentif au bon accomplissement de la tâche demandée. Et son enfant, pourtant absolument certain de son libre-arbitre, semble-t-il conscient de ses choix, adulte confirmé désormais, des années d’expérience derrière lui, du recul sur ses vingt ans, quelques petits échecs et quelques belles réussites plus tard, se rend compte que, peut-être, il (ou elle) a encore cherché à être un « bon petit soldat ». Comme s’il (elle) avait encore eu un contrat à remplir. Comme s’il (elle) avait suivi une injonction paternelle. Cette personne a pourtant cru bien faire : se positionner, être ferme sur ses positions, les adapter à la réalité, tout semble se passer très bien. Ou semblait se passer très bien. Avoir eu de la patience, avoir pesé les décisions, avoir su attendre. Très bien. L’autorité que se procure l’adulte se situe effectivement dans l’avènement de son droit de commander, de « décider » qui a tort ou a raison, selon ses propres critères. Tout adulte pense être devenu une sorte de référence, de modèle, de guide, un exemple à suivre, au moins pour un temps. Cela repose sur sa confiance, son calme, sa certitude à la fois d’être aimé et de s’aimer. Il s’est créé des jalons dans un monde qu’il a tout fait pour réguler. Mais il en a peut-être trop fait. D’autre part, parfois, cet adulte se rend compte, pourtant sûr de ses choix, sûr de ses désirs, sûr d’avoir beaucoup réfléchi qu’il n’a peut-être fait que ce que ses parents n’avaient eux pas pu faire. Il ne s’en est pas rendu compte, mais il a probablement suivi son besoin de les réconforter, de les conforter, voire de les consoler. Comme s’il avait cherché à les réparer. Comme s’il avait cherché à combler les manques. Il avait cru pourtant bien faire : être à l’écoute d’autrui, répondre au besoin de présence, d’attention, être là quand il faut, toujours aux petits soins. Très bien. Tout adulte a certes une dimension contenante, tout adulte garde en lui la possibilité de se « réaccorder » avec un enfant, un peu comme sa mère et lui ont été accordés. La fonction maternelle demeure en chacun, attentive au besoin, prête à consoler, à bercer, à prendre dans ses bras. A condition de bien savoir qui il faut consoler. Et il y a peut-être eu erreur sur la personne. Ainsi, les repères peuvent devenir soudain beaucoup moins clairs : quelle ligne a-t-elle été suivie ? Celle du tyran qu’il faut écouter, celle de l’enfant qu’il faut consoler ? La liberté acquise équilibre après équilibre, année après année, dans la douleur de la structuration, dans les convulsions de l’inquiétude, mais heureusement dans l’anesthésie de l’enfance, cette liberté-là est menacée. Mais peut-être n’est-elle pas établie sur de bonnes bases. Peut-être n’est-elle pas la véritable liberté… Les difficultés arrivent alors, un jour ou l’autre. Et pourtant, il faudra encore beaucoup d’années au jeune adulte pour accéder à la richesse de la maturité, non sans en avoir payé le prix, et assez cher, comme il le pressent bien. Pour aller vers cette richesse de la solitude, cette richesse de la différence, cette richesse du nouveau partage avec l’autre. Une richesse liée à la dépressivité et non à la dépression. Une richesse de durée et non d’urgence. La richesse du monde nouveau, juste après la crise du milieu de la vie. Car le jeune adulte confond souvent lâcher-prise et laisser-aller.
La crise du milieu de la vie Si l’enfance est sans durée, la vie adulte, elle, en a bien une. Et pourtant, ce n’est que bien tard que l’on s’aperçoit de ce qui a compté, et de ce qui va continuer de compter. Car le propre de l’enfance, c’est de voir sans être clairvoyant, de comptabiliser sans compter, d’être éveillé sans être réveillé. Ce qui, il est vrai, permet tout d’abord une plaisante cécité, puis une agréable malvoyance. Même pour voir net, est-on prêt à laisser son enfance ? N’est-ce pas toujours un peu trop tôt ? En lieu et place de la maison de paille, la maison de briques, elle, a une durée. Rien ne peut se faire très vite : arriver à une certaine maturité prend beaucoup de temps. Il n’existe pas d’idéal à atteindre : chacun arrive là où ses possibilités, ses freins, ses failles, son histoire peuvent le mener. S’accepter, c’est aussi accepter de se donner du temps. Chacun suit, à son rythme, selon ses prédispositions, selon son histoire, son propre chemin. Et tous les chemins n’aboutissent pas à un même degré de lucidité sur soi-même. En effet, si la structuration psychique s’est à peu près bien déroulée, les défenses naturelles (névrotiques) vont, par leur nature même, construire un prisme qui ne rend pas la personne lucide sur elle. C’est avec le temps, avec l’intervention répétée de tiers, après que des difficultés ont été surmontées, qu’il lui est possible, couche après couche, de devenir un peu plus clairvoyante et plus détachée sur elle-même. Et encore, est-ce vraiment à souhaiter pour chaque personne ? Être plus clairvoyant est possible, mais à condition de le vouloir « vraiment ». A condition de ne pas être trop « rigide ». A condition de ne pas « tenir » absolument. A condition de se laisser du temps. A condition de lâcher un peu de soi (souvent, c’est le corps qui lâche). Tout cela est très difficile à accepter. Une carapace rigide peut être perçue comme une gangue protectrice, et non un étouffoir. Certains n’en sortiront jamais et ne chercheront pas à être consolés. Mais peut-être plaints… Parfois, il faut des décennies pour avancer seulement un petit peu. Et la vieillesse arrive avant la maturité … et la personne de rester ainsi, comme elle est depuis l’adolescence, bon an mal an. Les compensations peuvent tenir indéfiniment... Néanmoins, le plus souvent, la personne, ébranlée par les lézardes de sa vie du jeune adulte, se retrouve tôt ou tard dans une période de crise… à l’occasion d’un décès, d’une naissance, d’un licenciement, d’une aventure extraconjugale, d’une rencontre, d’une dispute, d’un détail même, un déclic peut se produire. Un déclic qui signe bel et bien une rupture d’équilibre. Cette crise (dite du milieu de la vie) semble se signaler de plusieurs manières : · un changement de comportement et d’état de la personne, dans sa propre image dans le miroir, dans ses relations interpersonnelles, dans son corps. Régressions, longs moments de flottement, déchaînement, anxiété, euphorie, hypocondrie exacerbée peuvent être révélateurs de cette crise. Le passage au corps, tentative logique pour trouver des solutions, peut se manifester à travers l’arrivée de certaines maladies. Il traduit aussi, parfois, le manque de souplesse du fonctionnement psychique. · L’impression de tomber dans un trou. Trouver quelque chose qui peut vous faire remonter, une drogue par exemple (alcool…) permet d’éviter de tomber. C’est un éventuellement un sentiment de chute, de fatigue, d’affaissement, d’essoufflement. Les phénomènes dépressifs peuvent être ponctuels ou sérieux, et ainsi aller de moments simplement difficiles (besoin de se retirer un peu du monde) à de véritables dépressions (qui nécessitent souvent un soutien médicamenteux) · la présence de bouffées de créativité. Tout est dans le dosage : cela va de la subtile modification apparente à la profonde mutation. L’envie soudaine de créer, de détruire, et les contrecoups plus ou moins dépressifs sont très révélateurs. La créativité de nombreux hommes célèbres (Goethe, Proust, Freud, Gauguin, Bach…) n’a souvent été catalysée que vers 40 ans. Au contraire, d’autres voient leur « génie » s’éteindre brusquement à cette période, ou connaître une considérable évolution (E. Jacques). Écrire, peindre, composer, parfois tout commence ou tout s’arrête, mais en tout cas tout change : il y a un avant et un après. · la demande de « sens », qu’elle se situe du côté pessimiste de l’inutilité existentielle, ou du côté optimiste de la renaissance. Elle est toujours marquée par l’idée de la mort, l’idée du temps limité, l’idée de réorientation, de densification, de séparation, d’advenue d’une partie de soi. Ou l’idée confuse d’une « direction principale ». · l’idée d’un vrai deuxième temps, qui survient plus ou moins ouvertement, comme la descente après l’ascension de la montagne, avec l’impression de ne pouvoir tout réaliser, l’impression d’avoir à faire des choix, une vraie impression d’inachevé. La notion de changement est généralement beaucoup plus élevée qu’au moment de l’adolescence. Une sorte d’impression d’évolution, de transformation, voire de mutation : de la larve au papillon. · L’association de l’idée de fin à ses propres parents, à savoir l’impression, parfois très nouvelle, d’un monde qui pourrait exister sans ses propres parents. Tous les décès rappellent, à cette période, la propre fin de son enfance, la mort symbolique de ses parents, l’arrêt d’un monde qui est bien, finalement, le sien. Cette idée de la fin prend corps, et s’associe en profondeur à celle de ses parents. · La conscience floue d’un autre, d’une ombre, d’un dédoublement, qui continuerait, sous de nouvelles formes, ou qui s’arrêterait. Comme une sorte de « quelque chose de soi» qui prendrait corps en disparaissant, étrangement. Voire l’impression d’un frère siamois ou d’une sœur siamoise qui disparaîtrait… · Le sentiment de se mettre sur la batterie de secours, alors que l’impression était d’être sur secteur, depuis toujours. Et donc le sentiment d’être un peu déconnecté, et d’avoir à se reconnecter de nouveau, mais ailleurs, tout seul, sans le courant du secteur « d’avant ». Peut-être la sensation d’être « flottant ». Il est vrai que l’existence même de cette crise donne lieu à un vaste débat entre spécialistes. Nous pensons qu’il ne faut y voir obligatoirement une rupture, mais plutôt le soulignement d’un trop-plein, à la manière des dégâts que peuvent produire la lame de fond qui arrive près des côtes. Quand le liquide déborde de la casserole, c’est que la température limite est atteinte, mais la casserole est chauffée depuis longtemps, particulièrement depuis l’adolescence. Et quand la bonne température a été atteinte, la préparation est terminée. L’advenue de cette crise peut être lue à la lumière de trois caractéristiques de la structuration et du fonctionnement psychiques, à savoir le travail de deuil, la crainte de l’effondrement, la créativité. En premier lieu se situe le travail du deuil, c'est-à-dire le « deuxième temps », celui de la digestion psychique, celui du détachement qui doit être consécutif à « l’attachement ». C’est tout l’inverse d’un rejet ou d’un évitement de la perte. C’est plus que couper les dernières attaches ou rompre les dernières amarres : il s’agit plutôt de digérer ce qui a été mangé, de laisser partir l’écho de ce qui a été crié. Le deuil transforme le vivant de l’événement passé en mort, dans un incessant « écopage ». Si cette sorte de cicatrisation (d’une peau qui se serait ouverte) se fait bien, il ne reste qu’une « trace ». Très lent, très demandeur en énergie, ce travail laisse toujours la personne libre mais épuisée, tout du moins provisoirement. Parfois, le deuil de l’événement–rupture ne se produit pas, parfois il arrive au bout de très longtemps. Tout dépend de la qualité du tissu-peau de la personne là où l’événement l’a « coupé ». Lorsqu’il s’agit de faire le deuil de l’enfant que l’on a été, c’est tellement difficile que l’enfance se prolonge toujours un peu (ou beaucoup). Pour que les rêves idéaux perdurent… Parce que le deuil de son enfance, dès lors qu’il commence à se produire, donne l’impression de tout perdre. Alors qu’il souligne juste – mais bruyamment comme le tonnerre après l’éclair -, que son enfance est déjà partie. Faire son deuil, c’est encaisser le choc du tonnerre, c’est cicatriser. Si on le lui demande, le psychanalyste, après avoir aidé à sortir le pus né de l’infection des blessures, peut, ensuite, faciliter leur cautérisation. Mais tout doucement.. . La crise du milieu de la vie signe un moment important dans le travail du deuil de son enfance. Dès que l’on se sort de ce pays de l’enfance, il reste toujours des traces, celles de 1a nostalgie. Le deuil, c’est le seul moyen de conserver des traces. En deuxième lieu se situe la crainte de l’effondrement, comme l’a définie le psychanalyste D.W. Winnicott. L’infantile, c’est en effet ne pas vouloir perdre. Et mûrir, vieillir, c’est néanmoins perdre, c’est abandonner quelque chose de soi, c’est laisser s’effondrer une partie de soi. Avec l’impression de brisure d’une gémellité, la vision d’une silhouette qui part, l’idée d’un arrachement d’une partie d’ombre, de relief, de symétrique. Comme si quelque chose qui serait né en même temps que soi partait, son « autre », son passé, son quasi-jumeau. C’est vraiment l’impression d’un effondrement d’une partie de soi, comme si la moelle épinière responsable de la partie quasiment « leucémique » de soi s’effondrait sur elle-même, se racornissait, s’atrophiait au profit de la nouvelle moelle épinière, celle péniblement construite depuis toujours. Et la partie de soi qui n’a plus besoin de tuteur pour fonctionner laissera l’autre s’effondrer et disparaître peu à peu. Comme une partie quasiment « cancéreuse » de soi, une partie parasite, une partie désormais vampire devait être délimitée, coupée, larguée. Dans une incessante lutte. Inéluctablement, puisque c’est la liberté qui est en jeu. Si l’ancienne moelle épinière reste, elle emportera dans son atrophie toute la psyché. Elle asséchera le « vivant » comme le corps d’enfant de l’anorexique assèche son corps nouveau de désir. En réalité, ce déluge, qui nous coupe du « monde ancien » est, nous dit Winnicott, déjà passé. Il s’agit « seulement » de le revivre, d’une certaine manière. Toute la vie est à la fois un premier temps (celui de l’enfance, celui de la mère), et un deuxième temps (celui de l’autonomie). Ces deux temps cohabiteront toujours, mais à des degrés divers qui évolueront, un peu comme des vases communicants. La part de l’enfant en chacun de nous ne peut être totalement supprimée, cela est bien évident, mais seulement marginalisée. C’est le degré de marginalisation de la partie atrophiée de l’enfant qui meurt qui donne le degré de liberté. Tout cela est très dur. Et pourtant, dès les touts débuts de la vie, et avec une accélération conséquente dès l’avènement oedipien et sa conséquence (le clivage odysséen), le psychisme exige dans le même processus (aporétique) de vivre quelque part et de mourir autre part. Sans autre choix. Tout le monde vit dans la crainte de l’effondrement, car cet effondrement (celui de sa propre mère lors de sa propre émergence) ne s’est pas – forcément - produit pendant la vie psychique, mais juste avant. Il n’y a donc, a priori, pas de possibilité d’en faire le deuil, et d’en retrouver les traces. Seule l’idée que cet effondrement a eu lieu peut donner lieu à interprétation, et donc à une tentative d’intégration. La crainte reste donc, toujours tapie. Il s’agit d’un véritable paradoxe. Le début de sa vie ne peut pas exister : il est seulement asymptotique. Dans un autre point de vue, la mort elle aussi devient asymptotique. La crainte de l’effondrement du début (et de la fin) existera toujours. L’impact de la crise du milieu de la vie est directement liée à la résistance psychique à l’occasion de l’émergence de l’idée de cet effondrement. Et personne ne le vivra de la même manière. Certains n’en verront que des bribes, d’autres la vivront au plus profond d’eux-mêmes pendant des années et des années. Certains n’y survivront pas, d’autres l’intégreront assez vite. Ceux qui passeront le cap d’une vraie crise du milieu de la vie (lorsque l’enfance s’en va, lorsque la crainte de l’effondrement a toute sa place, lorsque le travail de deuil semble toujours présent) vivront une sorte de résurrection que nul d’autre qu’eux ne pourra mesurer. La « mesure » de cette renaissance est la « mesure » du deuil de l’idée que l’on s’est fait de l’émergence – effondrement de sa naissance. Et cela nécessite de tomber assez bas, de supprimer beaucoup de soi, et donc de reconstruire énormément. Le chemin accompli n’est en réalité pas vraiment mesurable (ce que savent, entre autres, ceux qui ont cherché à terminer une analyse). Le troisième lieu concerne la créativité. Dès les tout premiers moments du bébé, trouver c’est créer (toujours d’après D. W. Winnicott). C’est d’ailleurs entre autres cette capacité à créer qui différencie « l’enfant qui ne trouvera pas de ressource pour sortir de son univers (psychose, et donc autisme, etc.) » de « l’enfant au développement normal ». La créativité signale la capacité à développer des objets de liaison et de les laisser « vivre leur vie », de manière autonome. Elle permet ainsi la construction d’entités indépendantes expulsables, des entités ayant la faculté de ne pas être totalement touchées par le travail de deuil. Créer, c’est se donner la possibilité de mélanger des événements, de construire du lien, pour arriver à la métabolisation d’un objet psychique autonome. Pour reprendre la métaphore de la peau (D. Anzieu), tandis que le travail de deuil cicatrise la peau coupée, la création, elle, expulse hors de la peau. Même si son intensité reste très différente d’une personne à l’autre, le travail de la créativité est au cœur du fonctionnement psychique. Créer, c’est trouver des solutions d’expulsion de la partie d’enfance de soi qui doit mourir. Ainsi, pouvoir trouver des portes de sortie à la crise du milieu de la vie dépend des capacités psychiques de deuil, de revisite de l’effondrement, et de création. C’est grâce à cela qu’il est possible de presque parvenir à couper le cordon ombilical de l’enfant « d’avant ». C’est pourquoi, peu après l’adolescence, même si tout est en place, biologiquement et psychiquement, la souplesse n’est généralement pas assez élevée pour permettre d’affronter de telles difficultés. Cette crise n’advient que lorsque les défenses névrotiques du psychisme ne tiennent presque plus, lorsqu’un fonctionnement différent devient nécessaire, lorsque le « bout du rouleau » est arrivé. C’est là que se situent les principales difficultés : entre décompresser et décompenser, entre déprimer un peu et entrer dans la dépression, entre créer et se fermer. Même si les précédents équilibres ont pu être stables, le dernier palier arrive, et il est consécutif à la crise du milieu de la vie. C’est l’équilibre entre sa part de liberté et sa part d’enfance, entre le deuil et la créativité, entre le « lier » et le « délier ». C’est comme s’il se produisait une alimentation du lien fantasmatique entre création et destruction, le lien qui donne la capacité de voir un objet « en train d’être détruit » (comme D.W. Winnicott, à nouveau, le décrit dans Jeu et Réalité, texte dont l’importance est soulignée par un autre psychanalyste A. Green) Lorsque la nouvelle moelle épinière commence à prendre l’ascendant sur l’ancienne qui la parasitait, c’est un peu comme une mutation. C’est le moment de poser des vrais repères, d’affirmer sa véritable différence, d’éloigner acceptablement le fantôme du courant narcissique et de son ensorcellement mortifère. C’est être prêt.
Nouvel équilibre : être prêt La crise du milieu de la vie révèle plusieurs blessures : celle d’être définitivement décevant par rapport aux buts de son enfance, celle d’être limité dans le temps, celle de toujours avoir au fond de soi l’envie de retrouver les plaisirs de cette enfance et de savoir dans le même temps qu’ils ne se retrouveront plus sous leur forme originelle, celle d’avoir à opérer des choix. Être prêt, c’est accepter de vieillir, de s’arrêter, de renoncer. Non pas au plaisir ni au désir mais bien à tout ce qui ne fonctionne plus parmi les schémas du début de sa vie, à savoir les idéaux de l’enfance, ses velléités d’adolescent, ses constructions de jeune adulte, bref tout ce qui a pu fonctionner « sur secteur paternel ». C’est soi-même qui doit diriger sa propre vie. Mais est-on vraiment prêt un jour ? Le confort d’un certain aveuglement névrotique ne peut se perdre de bon cœur. Tout ce qu’on entend, ici ou là, sur la crise de la trentaine ou de la quarantaine, la crise des sept ans d’un couple, la crise de la ménopause, tout cela ne fait que mettre en lumière la présence de seuils, et donc de nécessaires périodes de mise au point. C’est l’existence même de ses périodes qui permet l’accession à l’univers d’après. Ceux qui parviennent à l’univers d’après le situe « après la mort », « après le déluge », « après la résurrection ». Ces mots ne sont pas trop forts pour décrire ce que de nombreuses personnes vivent, bien au-delà, souvent, d’un simple réaménagement. Elles peuvent avoir l’impression d’avoir réellement vécu comme un enfant, comme un robot, comme un personnage sur une scène de théâtre. Elles ont parfois l’impression d’avoir dû tout détruire, tout casser, tout changer. Elles ont parfois l’impression de ne plus être la même personne. Elles pensent que la musique s’est arrêtée, que le monde n’est plus du tout le même. Même si, très souvent, tout est beaucoup plus diffus, complexe, avec une impression d’étrangeté. Ces personnes vivent alors des plaisirs nouveaux, des libertés jusqu’à lors inaccessibles, dans des vies plus légères (et difficiles à décrire à ceux qui « n’en sont pas là »). La crise du milieu de la vie révèle ainsi la nécessaire liquidation d’une partie de soi, la nécessaire liquidation odysséenne. De longues années sont généralement nécessaires pour pouvoir fonctionner sans « le moteur paternel », celui qui pourtant avait permis la construction, celui qui avait permis d’être sur secteur, mais celui aussi qui avait permis la continuation de l’alimentation maternelle. Peut-être faudrait-il voir métaphoriquement toute la structuration comme l’escalade d’une montagne : · la décision de l’escalade marquerait le début de la vie (le début de la fin, l’effondrement…) · la première phase d’émergence serait la marche d’approche du massif montagneux (transition avec la plaine maternelle) · la première montée serait la période de structuration aboutissant à un premier col oedipien vers trois–six ans, et le premier bivouac correspondrait à la période de latence · l’ascension finale correspondrait à l’adolescence, et le sommet au rêve du jeune adulte · le début odysséen de la descente (les lézardes de l’adulte) se terminerait par la crise du milieu de la vie, au moment où il est possible de commencer de se retourner sur le chemin accompli, la montagne vaincue sous ses yeux · le temps d’après est alors accessible, sans montagne à escalader, avec modestie, distance… Il reste à chacun de connaître ses compétences en escalade (colline ou haute montagne ?).
D’une certaine manière, être prêt, c’est probablement gérer tous ces paradoxes à travers un nouvel équilibre, celui qui donne cette autorité au dépend d’une sérénité intérieure introuvable. Seul l’adulte arrivé à cet équilibre peut avoir la possibilité de créer des racines. Idéalement, la structuration oedipienne a permis au greffon de prendre. Mais pour créer des racines, un nouveau paradoxe intervient : il faut de « l’autre genre », c'est-à-dire du masculin effractant du féminin
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