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Accordage et Attachement
ÉmergenceQuand la pensée émerge-t-elle chez un être humain ? Personne ne le sait ni ne le saura jamais. Tant mieux ! Ce qui est sûr, c’est que l’histoire de cet être n’a pas commencé avec sa conception. Tout enfant naît en effet de la réalisation d’un désir : un désir qui a souvent de lointaines ramifications, un désir qui « fait corps » un instant de l’histoire de ses parents, un désir issu d’une vaste construction véritablement transgénérationnelle. Après toute une vie intra-utérine (étudiée par la toute récente psychiatrie foetale), la naissance ne constitue qu’une sorte de crise, car l’histoire du bébé a déjà commencé - et depuis bien longtemps - dans la tête des parents. Ainsi, un bébé est plus que le fruit d’un hasard « génétique », plus qu’une réponse à un besoin qui serait presque « physiologique » de perpétuer l’espèce, et même beaucoup plus qu’un « rêve » de ces parents. Le désir d’enfant mélange fantasme et imaginaire, passé et présent, comme une sorte de cocktail pétri d’histoire familiale. Le bébé est au cœur du désir de plaisir, d’union, de mélange, de dissemblance, du désir de mettre en relation deux corps pour créer du nouveau : un désir de « vie ». Mais ce bébé est aussi au centre des désirs de destruction, de possession, de transfusion, d’incorporation, de réparation, bref des désirs de « mort ». Combinaison et produit uniques de différences, l’enfant naît paradoxalement dans l’illusion paradisiaque d’une absence de différence, à savoir un mélange fusionnel parfait avec sa mère. Et pourtant, il faut au moins de la mère pour pouvoir exister. Une mère qui peut être décrite comme une sorte de champ originaire, comme un instant zéro, comme le terreau pour la graine qui va germer. Une mère qui est l’unique source de la duplication, de la fusion, de la liaison avec l’enfant. Au début, la mère, c’est vraiment tout l’univers. Un temps de bonne fusion est alors nécessaire pour fonder ultérieurement « l’accordage » maman/bébé, comme disent les psychanalystes, c'est-à-dire la co-construction dynamique et interactive de liens. Cette bonne fusion est toujours un peu du mélange entre passé et présent, comme si le temps était absent : dans les bras de sa « mère », effectivement, le « temps » ne compte pas. Pas de début ni de fin, pas de durée, pas de compte à rebours. Cependant, d’une fusion ne peut naître que du non-séparé, du non-différent, du dupliqué, du semblable, du copié, du clone. En restant « mélangé » à sa mère, l’enfant ne vieillira jamais. Pour exister, l’enfant devra se séparer de ce temps zéro, ce temps du paradis fusionnel, ce temps du « blanc ». Seule « l’apparition » - et très tôt - du « non-mère » pourra apporter du solide, c'est-à-dire du « temps compté », de l’existence. Émerger, c’est tout de suite tenter de fusionner et de se défusionner dans un même mouvement. Le bébé ne naît pas passif. Bien au contraire, au carrefour de son histoire et de la relation avec ses parents, il co-construit activement en cherchant du sens, en théorisant, en interprétant des symboles langagiers et non langagiers. Il se greffe sur sa mère, une mère qui représente l’instant zéro. Mais, pour que la vie puisse compter, il faut que le temps de vie soit pourtant compté, que les jours et les mois soient dès lors décomptés. Pour que l’infini ne puisse pas exister, pour que la présence de la fin donne une direction et donc un sens à la vie, un compte à rebours doit se mettre en place. Le bébé qui puise alors son énergie dans la transfusion maternelle commence à essayer de s’en sortir. Mais tout ne va se faire en un jour ! Peut-être faudra-t-il toute la vie… Ainsi, la première année du bébé est le lieu d’ambivalences fortes entre les besoins vitaux de fusion et de défusion d’avec la mère, à travers des angoisses d’engloutissement et de dévoration. Le psychisme du bébé est donc, très tôt, un théâtre d’horreurs, de terreurs mais aussi de joies, de plaisirs « sans nom » (souvent métaphorisés par l’enfer et le paradis). L’enfant qui vient à un moment donné, dans un endroit donné, crée, d’emblée, le déséquilibre et l’imperfection. C’est tout un travail pour les parents que d’accueillir cette rupture dans leur histoire. Le bébé arrive dans un monde a priori incompréhensible mais captivant, un monde aux informations et aux objets étranges, un monde aux symboles bizarres, un monde « sauvage ». C’est ici que se situe la véritable césure de la naissance, le véritable saut quantitatif (bien au-delà des bouleversements physiques, pourtant conséquents). Le bébé se trouve projeté dans un univers jusqu’à lors voilé, dont seules quelques résonances atténuées arrivaient auparavant jusqu’à lui. Effectivement, avant, dans l’utérus maternel, il était bercé, protégé, cuirassé, soutenu, enveloppé... mais aussi il était aussi très dépendant. Et, soudain, avec l’arrivée de ce nouvel univers aux forts stimuli, il est plus exposé, plus attaqué ... mais aussi potentiellement plus libre. Alors, pour atténuer ce chaos, se met en place le soin maternel, le seul soin qui permet la transition, le seul soin qui « fait qu’on en oublie le temps ». Encore un peu… La naissance est un bouleversement, car ce monde fait de vie et de mort, le bébé devra se l’approprier très vite, et en accepter très vite la réalité, les souffrances et les plaisirs. Étant lui-même dans un état psychique proche de la détresse (l’Hilflosigkeit de Freud), cet enfant n’a vraiment de choix des armes : il est dans une dépendance quasiment totale par rapport à sa mère, cette mère qui est la seule « marque » reconnaissable de ces tout premiers temps chaotiques. Et c’est de la qualité de la greffe sur le support maternel que dépendra, entre autres, l’évolution des processus psychotisants. Il lui faut survivre en s’accrochant à sa mère, en la buvant, en se l’appropriant, en incorporant sa « substance ». Quitte à dupliquer des éléments de son psychisme (c'est-à-dire l’histoire, forcément liée à celle du père). Quitte donc à hériter du passé, et sans pouvoir encore trier. Carrefour dans l’histoire de ses parents en tant que concrétisation de leur désir, l’enfant porte tout au fond de lui la marque des ruptures, des cassures, des trous du passé : il est au centre de ce qu’on nomme désormais, en psychanalyse, une transmission transgénérationnelle (TTG). Ce petit greffon qu’est le bébé est alimenté par une unique source : recevant sa sève de la part de sa mère, il fait en quelque sorte moelle épinière commune. Il lui reste à se construire une colonne vertébrale. C’est le père qui va s’en charger, vertèbre après vertèbre, dès les tout débuts psychiques. Mais il est encore bien loin encore le temps d’envisager de faire fonctionner cette moelle sans la transfusion maternelle. Les touts débuts sont fragiles et chaotiques. Mais tout est déjà en place. Il faudra du temps, beaucoup de temps, toute une vie, peut-être. Il semble que cette TTG soit souvent porteuse de fantômes, de secrets. Quelques psychanalystes parlent même de « visiteurs du moi » (A. De Mijolla), de « cryptes » (Abraham, Torok), ou d’information transgénérationnelle (S.Tisseron). Les fantômes ne « hantent » pas que les écrivains (même si G. Simenon ou édith Wharton les ont particulièrement fréquentés)… En tout cas, via cette transmission fondatrice, le roman des générations se poursuit. Et dans le mélange…
Le roman des générationsC’est effectivement un véritable roman qu’écrit lui-même l’enfant, à partir de ce qu’il vit, mais aussi à partir du propre roman de ses parents, eux-mêmes héritiers de leur propre histoire familiale. La conception d’une « descendance » ramène toujours les parents à leur histoire, à l’histoire de leurs parents, bref à toute leur « ascendance » (les deuils, les doutes, des espoirs, les secrets, les mensonges, les ruptures, les trous). Toute la vie psychique de l’enfant sera à jamais irriguée par l’histoire des générations précédentes. La nécessaire continuation du roman des générations trouve ses ramifications dans ce fonctionnement transgénérationnel. C’est bien au-delà du sentiment d’appartenance à une race, à une caste, à une famille, au-delà même de la nécessité que toutes les personnes se poseront un jour : celle d’une histoire ancestrale (que l’on retrouve dans la recherche généalogique). Au fond, il s’agit bel et bien d’une quasi-duplication psychique de la « mère ». On peut véritablement parler, avec F. Dolto, du «fleuve qui remonte à sa source ». Aucun être humain ne peut accepter un blanc, une cassure, un trou dans la transmission de son nom. Très tôt, en parallèle avec l’émergence du « décompte du temps », l’enfant cherche à restaurer de la continuité dans son histoire, pour pouvoir renouer, le moment venu, avec ses origines, pour pouvoir remonter dans le temps lorsqu’il le faudra, lorsqu’il le désirera, lorsqu’il devra s’inscrire dans l’ordre de ses pères. Et obtenir ainsi le droit et le devoir de laisser s’atrophier la moelle épinière maternelle. Nous n’en sommes pas là ! émerger, c’est déjà « dupliquer l’histoire » via sa mère. Restaurer de la continuité peut être bien difficile, par exemple lorsqu’un lourd secret troue l’histoire de la personne (et altère donc l’avènement symbolique). Parfois, dans les histoires de famille dont se délectent les romans policiers, seules des crises (notamment à l’occasion de révélations tardives) mettent en lumière les trous « symboliques » qui ont gravement altéré tel développement psychique. Pour survivre, tous les moyens seront toujours bons. Peut-être peut-on dire que chaque enfant est en quelque sorte né d’un moule transgénérationnel. Tout petit, un bébé s’imprègne de l’univers de ses parents, un univers mélange du passé et du présent de la mère, et donc, indirectement, du présent et du passé du père. L’héritage transgénérationnel des deux parents transparaît ainsi chez l’enfant : il organise, altère, dirige, positionne, modifie. Le bébé ne fait pas que « copier » ce qu’il voit, que « répéter » ce qu’il entend, que « reprendre » les intonations de sa mère : il parle véritablement la langue maternelle. Une langue qui porte du transgénérationnel, mais qui porte aussi l’univers de l’homme de la mère. À la base existent bien des « germes de tierceté ». L’enfant intègre donc progressivement ses racines, sa langue maternelle, mais aussi toutes les cassures de son roman familial. Il n’a d’autre solution que de construire peu à peu, seul, le propre roman de sa vie, afin de se créer une nouvelle continuité, sa propre continuité. Tous les peuples, toutes les familles, toutes les personnes sont liés par le processus transgénérationnel à leurs ancêtres. Ils n’ont pas d’autre choix que de revisiter leur histoire, cette histoire qu’ils portent en eux depuis leur «émergence » psychique. C’est exclusivement de la qualité de cette revisite-là que dépendront leur liberté ultérieure et donc leur capacité à ne pas errer. Un enfant est toujours un objet de désir inséré dans une vaste construction générationnelle, mise en place couche après couche. Le désir d’avoir cet enfant ne peut donc être aussi naturel que d’aucuns le croient parfois par naïveté, par résistance ou par croyance. Ce n’est pas donc pas non plus psychologiquement très « simple » pour des parents de s’occuper de leur bébé. L’attachement (Bowlby) fonctionne sur le mode transgénérationnel (le grand-père peut être le père imaginaire, et la relation de la mère à son propre père intervient dans le mode de relation du bébé avec sa mère). Très vite, la confrontation adulte-enfant dévoile une relation inégale en termes d’activité – passivité, qui provient du fait que le psychisme de l’adulte est plus riche que celui de l’enfant (les « messages énigmatiques », la « séduction généralisée » selon J. Laplanche). C’est pourtant de cette différence que se nourrit le psychisme : les messages qui passent de l’adulte à l’enfant, inconsciemment, sont déjà de l’ordre du sexuel (frustration, désir, privation). Les premières relations dites « d’objet » entre les parents et le bébé ne permettent pas, par leur statut partiel, délocalisé, chaotique, de traiter, au bébé d’intégrer tous les types de messages reçus. Le bébé se crée ainsi, peu à peu, ses propres représentations. Le double fonctionnement (filiation et parentalisation) à l’origine du développement psychique des tout débuts de vie tient de la contingence et de l’interaction. Même s’ils ne l’ont pas souhaité consciemment, les doutes, les trous, les peurs, le sexuel, bref tout ce qui fait leur histoire « revient », inconsciemment et parfois consciemment, chez les parents. Pour le bébé, c’est d’un certain côté comme un voyage en paquebot (pour les changements de cap très lents nés de l’inertie transgénérationnelle) et de l’autre en radeau (pour le ballottage constant né du chaos). Pas vraiment une croisière ! Indéniablement, pour les parents, il peut être difficile d’accepter la réalité de leur bébé, cette réalité imparfaite, cette réalité mélange de présent et de passé, cette réalité qui les touche profondément et souvent confusément. Tout comme il est toujours difficile à une mère de laisser de l’espace au bébé, pour que celui-ci se sente juste porté sans en être étouffé, juste alimenté sans en être écœuré, juste regardé sans être dévisagé. La « faim » du bébé sera évidemment toujours très liée à la faim de sa mère, cette faim du désir, cette faim liée au tiers et donc au père. Ainsi, via la nourriture, le bébé manifestera sa présence, ses peurs, ses désirs, bref il se fait sa place. Il est étonnant que constater combien sont corrélés la manière dont la « mère » « alimente » son bébé, et l’idée qu’elle se faisait de la manière dont elle-même, bébé, a été « alimentée » par sa mère. Le lien corps / psychisme étant pétri de transgénérationnel, le corps du bébé sera, très tôt, une éponge (si possible malléable). Toute personne vit une revisite inconsciente de l’histoire des générations passées d’où il est issu et s’identifie inconsciemment à des objets transgénérationnels (les fantômes du passé). Le bébé, lui, n’ayant pas d’autre choix que de vivre intensément sa relation à sa mère dans une sorte d’accordage extrêmement complexe, n’est alors pas très armé pour lutter contre ces fantômes : c’est sa fragilité psychique qui le rend perméable. Avec les années, il sera plus fortifié pour tenter d’expulser (d’exorciser ?) ce qui le hante dans son « passé ». Et cela passera par des étapes douloureuses, par des ruptures nécessaires, par des choix difficiles. Le roman des générations constitue une force autant qu’une faiblesse. Pour survivre, le bébé doit être, à ses débuts, « porté ». Le premier équilibre est exactement l’intimité d’avec la « maman », cette intimité fortement marquée par le sceau du transgénérationnel.
Nouvel équilibre : avec MamanLes premiers liens sont donc les liens nécessaires d’avec la maman. La reconnaissance préférentielle de celle-ci permet l’établissement des premières empreintes, au cours de la très complexe transmission transgénérationnelle. Les premiers soins du bébé primant sur le reste, la mère – base psychique laisse sa place à la « maman » (l’ensemble des personnes qui donnent les soins primordiaux dits « maternels » comme porter, bercer, câliner, donner, caresser, consoler…). C’est dans le partage de sensations, d’émotions, de paroles, d’affects entre maman et enfant que se tisse ce qui s’appelle désormais en psychanalyse « un accordage affectif ». Dans les premiers temps, la maman se trouve même dans une sorte de folie due à l’intensité des interactions, lorsque le bébé est véritablement dépendant. Cette folie des premiers temps doit exister, puisqu’elle fonde cet accordage extrêmement intense. Retrouvez le texte intégral dans le livre "au secours, où sont mes repères ?" (Edilivre)
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