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Livres et Textes

Quelques remarques sur l'autre

                          

                Dans la théorie freudienne, en perpétuelle évolution, le rapport à l’autre reste problématique, puisque, d’une part, les notions d’identification sont très rapidement centrales, mais, d’autre part, la conceptualisation de l’autre n’intervient qu’indirectement, à travers la mère, l’étayage, l’attachement, ou encore la dépendance. Le rapport à l’autre doit être pensé dans sa relation générale à l’objet ou au sujet, ce qui forme un triptyque complexe, même chez Freud.

                L’identification est un processus par lequel un sujet assimile des aspects ou des attributs de l’autre, pour le constituer une personnalité. Elle est l’opération centrale par laquelle le sujet se constitue. S. Freud écrivit notamment : “La psychanalyse voit dans l’identification la première manifestation d’un attachement affectif à une autre personne. Cette identification joue un rôle important dans le complexe d’oedipe aux premières phases de sa formation. Le petit garçon manifeste un grand intérêt pour son père : il voudrait devenir et être ce qu’il est, le remplacer à tous égards. Il fait de son père son idéal. Cette attitude à l’égard du père (ou de tout homme en général) n’a rien de passif ni de féminin : elle est essentiellement masculine. En même temps que cette identification avec le père ou un peu plus tard, le petit garçon a commencé à diriger vers sa mère ses désirs libidineux. II manifeste alors deux sortes d’attachements, psychologiquement différents : un attachement pour sa mère, comme objet purement sexuel, une identification avec le père qu’il considère comme un modèle à imiter. Ces deux sentiments demeurent quelque temps côte à côte, sans influer l’un sur l’autre, sans se troubler réciproquement. Mais à mesure que la vie psychique tend à l’unification, ces sentiments se rapprochent l’un de l’autre, finissent par se rencontrer, et c’est de cette rencontre que résulte le complexe d’oedipe normal. [. ..J L’identification est d’ailleurs ambivalente dès le début ; elle peut être orientée aussi bien vers l’expression de la tendresse que vers le désir de suppression. Elle se comporte comme un produit de la première phase, la phase orale de l’organisation de la libido, phase pendant laquelle on s’incorporait l’objet désiré ou apprécié en le mangeant, c’est-à-dire en le supprimant. Il est facile d’exprimer dans une formule cette différence entre l’identification avec le père et l’attachement au père comme à un objet sexuel ; dans le premier cas, le père est ce qu’on voudrait être ; dans le second, ce qu’on voudrait avoir. Dans le premier cas, c’est le moi du sujet qui est intéressé, dans le second, c’est son objet. C’est pourquoi l’idéal du moi est possible avant tout choix d’objet. »(S. Freud,essais de psychanalyse).

                Notion basique et pas si évidente que cela, l’identification pose des problèmes à Freud, qui en distingue trois modes:

- Comme forme originaire du lien affectif à l’objet. Il s’agit là d’une identification préœdipienne marquée de la relation cannibalique d’emblée ambivalente

- Comme substitut régressif d’un choix d’objet abandonné

- En l’absence de tout investissement sexuel de l’autre, le sujet peut néanmoins s’identifier â celui-ci dans la mesure où ils ont en commun un élément (désir d’être aimé par exemple) ; par déplacement, c’est sur un autre point que se produira Fidentifieation (identification hystérique) (J. Laplanche et J.B. Pontalis)

                Contre le sens commun qui veut que le tout jeune enfant s’identifierait à sa mère, S. Freud soutient que la première identification est une identification au père de la préhistoire personnelle, la mère étant simplement un choix sexuel par étayage. Chez Freud, l’enfant s’engage en une demande à l’autre par un objet oral, à travers ou par le manque qui ouvre le champ de la castration. Il résulte que, chez le fondateur de la psychanalyse, l’autre n’a pas un statut particulier, et même une place moins développée que celle du sujet. Malgré tout, nous constatons que l’altérité est présente implicitement dans son discours métapsychologique, que cela se situe dans la fréquente allusion au rapport mère - enfant, à l’identification ou au complexe d’oedipe, référence ultime. L’évidence est de constater cependant que cette troisième ligne - force de l’autre, avec l’objet et le sujet – n’a pas chez S. Freud la place conceptuelle, qu’elle a eue par la suite. L’essentiel de situe dans la place du père, qui est à la base de l’identification.

                M. Klein, au contraire, ne peut s’empêcher de ramener les relations sous un primat du maternel, y compris l’axe libidinaL Toutefois, elle considère que la mère se situe d’une certaine manière derrière l’objet partiel, en direction de l’objet total : elle n’est qu’un enjeu. En précisant son idée “d’imago - parents combinés’, elle instaure une sorte de fantasme basique qui fait incorporer par la mère-contenant un objet partiel-contenu qui est le pénis du père, d’où cette angoisse fondamentale d’un couple horriblement lié. C’est ici que l’altérité apparaît chez M. K1ein sous cette forme de parents combinés. D. Winnicott pense que la mère “suffisamment bonne » (dans la présence, dans l’attention, dans les soins) permet l’ouverture d’un espace à soi, espace de liberté, de repos, de retraite (resting placet). Le détachement progressif inaugure lautre, dans un système lâche d’attachement. Cette mère winnicottienne imparfaite n’est pas horrible, ni violente : elles participe même à l’élaboration du moi de l’enfant D’autres théories viseront subtilement â faire intervenir une sorte de lien “inné’ ou ~naturel’ ou ~primaire” entre le nourrisson et la mère, dans un attachement qui n’est pas sexualisé ni lié à l’auto-conservation comme chez Freud. La dialectique freudienne du manque - objet - castration - père reste au stade d’un attachement primitif, ce qui ne va pas sans poser les questions sur l’origine de ce lien particulier, irréductible, fort et sur le fond biologisant qui semble luire.

                Plus tard, chez Binswanger, se trouveront les idées de sens et de présence : il développe la notion dangoisse qui se retrouve dans une certaine présence de l’autre. Sa description, philosophique, proche d’un certain vécu, perlant du symptôme comme de la révélation d’une présence, est étonnante, mais présente un certam intérêt dans sa démarche. J. Lacan ne s’y est pas trompé, puisqu’il s’y est opposé vivement.

                Avant d’aborder la conception lacanienne, voyons non chronologiquement ce qu’en pense A. Green : ‘L’autre est donc le non-moi et le non-je ; non-moi en tant qu’il est ce que mon Moi refuse d’être et rejette hors de lui ; non-je en tant qu’il est distinct de ma personne et non confondu avec mon identité. E.. .1 Nous abordons ici le thème de la construction de l’espace de l’Autre, Construction théorique au sens que Freud donne à la notion de théorie sexuelle. L’Autre existe, je ne puis en ignorer l’existence, mais je ne puis le connaître qu’à travers moi. En même temps, je ne puis connaître l’espace de l’Autre en moi. Cependant, si je parviens à connaître l’Autre - d’une connaissance véridique méme si elle est projetée, méme si, le connaissant, je me méconnais - c’est qu’en constituant son espace, c’est en méme temps le moi que je construis.

                Ce qui en découle est que le désir de l’Autre que j’appréhende fonde ma bipartition. Autrement dit, que l’unité chèrement acquise de mon Moi par investissement narcissique ne peut s’atteindre que par référence à un couple persécuté/persécuteur, Moi/objet, dedans! dehors, conscient/inconscient. La conjonction - disjonction : Moi conscient interne/inconscient de l’Autre externe, se réfléchit sur la conjonction - disjonction: Moi conscient inteme/Autre inconscient interne.

                Ce développement implique le fonctionnement d’un rapport de surface à surface, puisque la réflexion (le réfléchisssement) du miroir y est à l’oeuvre. C’est ici le moment de rappeler que Freud dit du Moi qui correspond a la surface de projection du corps L’Autre en est le miroir . Le miroir constitué a la surface de projection du Moi est le lieu de rencontre entre le corps projeté de l’intérieur et l’image de l’Autre de l’extérieur. Un miroir, en somme, dont les deux côtés réfléchiraient, constituant ainsi une image dont les éléments appartiennent autant à l’intérieur qu’à l’extérieur.  C’est là une ambiguïté - encore une - de l’Autre. L’Autre est l’objet de mon désir, mais il existe en tant que tel, et mon désir jamais ne suffira à le cerner, à justifier son existence. Il échappe à mon appréhension, non seulement parce qu’il est robjet d’un désir jamais assouvi qui laisse au manque sa place inaliénable mais aussi parce qu’il existe même quand il s’exclut de mon champ. Cette distinction fonde le clivage entre l’objectif et l’objectal’ (A. Green, la projection)

                Enfin, A. Green, à propos de l’autre et du réel, note en un cours résumé ‘c’est du réel que partent toutes les initiatives. L’Autre est réel et, si un fonctionnement psychique est à interroger, c’est le sien” (A. Green, la double limite)

                Plusieurs points semblent émerger chez Lacan.

                Dune part, il s’éloigne des positions de la “géniale tripière~ en considérant que le pénis inséré dans un fantasme de parents combinés, faisant croire à un ‘oedipe avancé’, est une hérésie, puisqu’en réalité, tout tourne autour du Nom-du-Père, figurant la loi, figurant l’oedipe, figurant l’ordre symbolique. Cette notion centrale chez J. Lacan se situe comme le support d’une fonction symbolique, comme le fondement du symbolique, comme le rapport à l’Autre.

                Le phallus ordonne le champ des signifiants, l’objet phallique est l’objet cause de désir, les destins de l’objet sont les enjeux de la relation à l’Autre, ce qui amène plusieurs conclusions:

- “Si le désir de la mère est le phallus, l’enfant veut être le phallus pour le satisfaire”

- L’autre est le trésor de tous les signifiants qui modèlent la demande du sujet

- Il n’y a pas d’Autre de l’Autre

 - Ca parle dans l’Autre, disons-nous, en désignant par l’Autre le lieu même qu’évoque le recours à la parole dans toute relation où il intervient. Si ça parle dans l’Autre, que le sujet l’entende ou non de son oreille, c’est que c’est la que le sujet, par une antériorité logique è tout éveil du signifié, trouve sa place signifiante. La découverte de ce qu’il articule è cette place, c’est-à-dire dans l’inconscient, nous permet de saisir au prix de quelle division il s’est ainsi constitué’

-L’inconscient, c’est le discours de l’Autre’

- “Que l’inconscient du sujet soit le discours de l’autre, c’est ce qui apparaît plus clairement encore que partout dans les études que S. Freud a consacrées è ce qu’il appelle la télépathie, en tant qu’elle se manifeste dans le contexte de l’expérience analytique”

- Le désir de l’homme, c’est le désir de l’Autre’

                Nous voyons bien que c’est la Mère qui, par rapport au Nom-du-Père, incarne l’Autre. Finalement, le sujet ne parle que de l’Autre, son discours renvoie è l’Autre, il parle de et è l’Autre. Ainsi, le désir, dans le rapport au père et è la jouissance, se situe bien comme le désir de l’Autre. Cette position extrêmement intéressante irradiera tout le champ psychanalytique, notamment en référence à la parole, è la position de l’analyste, è l’événement du sujet, etc. J. Lacan parle d’un ordre du langage, et par-là d’un aspect de l’homme finalement être de parole, puisque sans cette référence à l’Autre, qui se référence lui-même è la figure paternelle. Dans les derniers séminaires, sur lesquels nous ne revenons pas, montrent une figure de l’Autre, qui se rapproche de ‘l’Autre sexe’ et même de Dieu, ce qui n’est pas sans poser des questions métaphysiques auxquelles pourtant J. Lacan ne s’attaquera pas directement.             

 

  

 

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