www.laurent-malbrunot.fr

 

         

Consommer, désirer

 

 

Manger est de l’ordre du besoin, mais aussi du désir. Acheter de quoi s’habiller, de quoi se déplacer, de quoi construire, mais aussi de quoi se parer, se faire plaisir, se soigner ont aussi ses deux dimensions.

Aujourd’hui, un nouveau mot tend à tout mélanger, rajoutant à la confusion : consommer. Bien qu’utilisé comme synonyme d’« acheter » ou d’« acquérir », ce terme semble sous-entendre pourtant un accomplissement : consommer, c’est aussi achever, accomplir, voire détruire par l’usage. Les idées de complétude, de satisfaction totale du désir, de réparation parfaite, de consolation totale ne sont donc pas très loin : elles sont pourtant inaccessibles. La consommation joue ainsi sur les imperfections (néanmoins nécessaires) de cette construction. Par exemple, lorsqu’un couple ne fonctionne plus très bien, il est fréquent que ses dépenses augmentent, pour compenser un peu ce qui ne se construit plus. Consommer peut éviter de sentir le besoin d’être consolé.

Pousser à la consommation, certes, ne date pas d’aujourd’hui. Toutefois, les moyens mis en œuvre sont désormais colossaux, par exemple dans le matraquage publicitaire. Dès lors, toute personne essaie non seulement de se protéger, en se distanciant des images parfois attirantes qui lui sont proposées. C’est toute une éducation de l’image qui doit être mise en place, dans le but sinon de connaissance mais au moins de protection.

Ainsi, la télévision cristallise actuellement toutes les difficultés en proposant, certes, des informations, de l’ouverture, du plaisir, mais souvent, trop de passivité, trop d’images et trop peu « d’espace » pour la construction d’images mentales. Elle peut être, malgré tout, un formidable vecteur d’ouverture sur le monde, en même temps qu’un lieu de vie, un lieu de contact, de partage, devant des divertissements, des magazines, des films. La variété des images peut être très intéressante, du moment que l’enfant y est éduqué.

En deuxième lieu, il est beaucoup plus facile, lorsque est recherchée la consommation à outrance, de moins jouer sur le désir que sur le besoin en préférant l’excitation (qui est liée à l’instant). L’urgence et l’impérieux font et feront toujours recette.

Tout cela tente peut-être de cacher le désir : ce désir qui est toujours incertain, flottant, inquiétant. Un désir jamais « politiquement correct », jamais fiable, puisqu’il est lié à l’inconscient, au manque, à la dépressivité, aux paradoxes de la conquête de son identité. L’inconstance du désir, notamment, le rend moins facile d’accès et moins potentiellement stable. Le ressort du « besoin » est d’une certaine manière beaucoup plus puissant : personne ne peut s’enorgueillir de ne jamais être « dans le besoin », puisque l’enfant qui existe en chaque personne reste toujours en quête. Cet enfant-là crie, exige, demande : il est insatiable, boulimique, inapaisable,  inassouvi : seule la résolution odysséenne lui donne – asymptotiquement - satisfaction en lui permettant de rester pour de bon dans le giron parental, dégroupé de son jumeau de la nouvelle année. Il semble bien que le ressort du besoin de cet enfant soit facilement exploité par la société de consommation. Il est donc de la responsabilité des gouvernants de fixer les limites en ce qui concerne l’exploitation commercial de ce besoin impérieux.

Jouer sur le désir est beaucoup plus subtil, beaucoup plus précaire, beaucoup moins « formaté ». Le désir est orgueilleux, égoïste, local, sexuel, amoral. Il ne consomme pas mais se consume. Il laisse des traces psychiques, il demande de l’accomplissement, il exige de la consolation. Il perturbe par son exigence fluctuante, il casse la stabilité, il ne donne pas d’assurance. Paradoxalement indissociable de son impossibilité d’accomplissement, le désir n’est ni de la convoitise, ni de l’envie, ni de l’appétit, ni de la soif, ni de l’aspiration. Indéfinissable, le désir procède surtout de l’inconscient, de l’irrationnel, de la navigation en eaux troubles. Alors, l’utiliser pour la publicité…

La consommation joue souvent beaucoup moins sur le manque présent en chaque individu que sur «l’absence » de quelque chose dont on sous-entend qu’il pourrait être réellement trouvé à l’extérieur de soi. Au lieu d’accepter que la satisfaction et la complétude totales ne soient que fantasmes (parthénogénétiques, au fond), il est plus facile de suggérer que ces « manques » ont une solution, une solution qui serait exclusivement dans les mains des marchands (dans leurs magasins), des écrivains (dans leurs livres), du « corps » médical (dans leurs hôpitaux et leurs cabinets), des hommes politiques (dans leurs réformes), des chercheurs (dans leurs théories, en particulier le tout génétique), etc. La solution n’existe pas, bien entendu, puisque le manque est associé à l’existence de l’enfant (d’avant). Si, certes, la résolution odysséenne rend le cri de cet enfant inaudible, elle transforme le manque lié à cet enfant en manque d’enfant (la co-création masculin – féminin du foyer).

être « pressé » par le besoin d’acheter est donc très intéressant pour une société qui semble adopter comme indicateur économique primordial l’indice de consommation des ménages. Trop consommer serait finalement espérer trouver sa richesse hors de soi. C’est en jouant sur cette faille toujours ouverte que d’aucuns prônent la consommation à outrance, comme remède social alors qu’elle ne peut être qu’une  course en avant. Heureusement, il existe des instances de régulation du monde de la consommation de plus en plus efficaces. Pour que l’équilibre social puisse persister, il faut des règles et des limites, pour que tout ne reste pas dans « maman » et ne devient, de fait, mortifère. Consommer donne du plaisir, certes, mais consommer sans limite écœure, tôt ou tard. On n’achète pas l’enfant d’avant, mais on le remplit sans cesse comme on écope dans un bateau à la coque percée.  Le désir, lui, n’est pas de l’écopage, mais plutôt le nettoyage continuel du pont du bateau : toujours à refaire.

Créer, creuser, consoler... Chaque individu a manqué de mère, un peu ou beaucoup. Chaque individu a été séparé trop tôt ou pas assez tôt du monde de son enfance. Chaque individu cherche un peu ou beaucoup les restes de l’enfant qu’il était. Chaque individu referme un peu trop tôt ou trop tard certaines blessures sans que la cicatrisation ait été correcte. La consommation poussée agit donc toujours comme catalyseur et révélateur des doutes et des failles caractéristiques de la construction psychique. Particulièrement durant la période de perméabilité de l’adolescence, mais aussi tout au long de la vie, doit se régénérer, se reformuler, se recréer la régulation du besoin de consommer. Pour être plus libre.

Enfin, rappelons que la consommation sert souvent d’uniformisation, à l’adolescence notamment où le besoin de ressembler aux autres (pour mieux faire partie d’un groupe, par exemple) est primordial dans la conquête de l’identité. Toutefois, trop de « ressemblance » tue les différences, les inégalités. Même si, probablement faut-il avoir eu « sa dose » de hamburgers indifférenciés, de vêtements « United Colors of…», de boisson universelle, tout ne peut cependant pas être « formaté » ni « mondialisé ». L’uniformisation s’épuise toujours, car seule la différence enrichit sur la durée. Consommer du « pas pareil » viendra toujours après consommer du « pareil » : seul le délai varie.

La bouillie sans nom de l’uniformisation sous couvert du faux plaisir d’une consommation sans limite donne tôt ou tard l’envie de vomir (à l’enfant de la nouvelle année). La matière de désir est la seule matière ingérable. Les dangereux territoires de l’anorexie et de la boulimie sont là pour souligner, entre autres, le fort lien entre nourriture, désir et construction psychique : ces pathologies sont au cœur du contrôle psychique de l’enfant de la nouvelle année par l’enfant d’avant, via un parasitisme corporel. L’enfant qui crie son besoin insatiable d’exister le fait en vampirisant les ressources corporelles : c’est le désir de l’enfant de la nouvelle année qui n’arrive pas à faire sa place, c’est un dégroupage qui ne réussit pas à se mettre en place, notamment à la période préférentielle de l’adolescence.

La seule nourriture qui pourrait être universellement consommable est ... le lait maternel, ce produit miracle qui remplit, console, calme. Mais le lait de la mère n’est pas destiné à l’enfant (l’homme, la femme) de la nouvelle année. C’est dans le désir de différence et co-création que se logent la seule nourriture de l’enfant de la nouvelle année.

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

« Ma parole ! Ce sont des fruits que l’on fait sécher au soleil ! Mmm... ça a l’air rudement bon ! Fruit ? Bon à manger ? ... Good to eat ? Niam – niam ? ... AU FEU ! ...Ce qui m’est arrivé ? Ai mangé un de ces machins... C’est comme si j’avais avalé tout un volcan en ordre de marche ! » (Capitaine Haddock)

« Ce n’est pas facile pour nos enfants. Lorsque j’étais petite, j’avais beaucoup moins, de tout. Et c’était mieux. Aujourd’hui, en passant devant telle pâtisserie, on devrait en avoir envie. Devant n’importe quel magasin, aussi, on devrait avoir envie d’acheter... Quand j’étais jeune, je n’avais pas ces envies-là. Alors que faut-il faire  devant cette débauche de magasins, devant tous ces hypermarchés ? On ne peut pas tout donner aux enfants ! Comment font-il pour résister à cette envie d’acheter ? Je me le demande…»

« Je vous ai apporté des bonbons parce que les fleurs c'est périssable Puis les bonbons c'est tellement bon bien que les fleurs soient plus présentables Surtout quand elles sont en boutons Mais je vous ai apporté des bonbons… » (J. Brel)

« Elle est folle de la pub. C’est vrai : elle a horreur qu’on zappe, et, quand elle était plus petite, elle nous avait même fait une crise, une fois, quand on avait coupé le son ! »

« Le paradoxe central de l’anorexie s’inscrit d’emblée dans son corps où il trouve un mode de figuration et de matérialisation particulièrement puissant et efficace. […] Le corps érigé, sec, asexué, sans forme, sans rondeur et sans douceur de l’anorexique s’offre à la perception de la patiente et des autres. On peut penser que c’est sa fonction essentielle : il doit être vu.[…] Au fond, l’anorexique vit paradoxalement dans un rêve. […] Les troubles du comportement alimentaire ne sont pas ce qui permet la création d’une aire de libre-échange entre sujet et objet, à l’abri de laquelle un plaisir partagé peut être pris sans que se pose la question du rôle respectif du sujet et de l’objet dans la genèse de ce plaisir » (P. Jeammet)

« J’ai un peu du mal à vous le dire, mais mon mari a envie de faire l’amour souvent. Mais je n’ai pas autant de désir, moi. Cela dépend des situations. Le film « eyes wide shut » m’a beaucoup troublé : l’héroïne a l’air de se servir de la drague d’un de ces collègues pour avoir envie de faire l’amour. C’est troublant »

« La gratification tient autant à l’objet qui donne et entoure la nourriture qu’à la nourriture elle-même » (M. Klein)

« J‘achète tout le temps. Je crois que je suis d’ailleurs faite pour avoir de l’argent. Ma famille a toujours eu de l’argent, et des largesses pour ceux qui l’entouraient. C’est dans mon tempérament, aussi.  Non, non, ce n’est pas un besoin, mais un style de vie. Parfois, j’achète beaucoup, mais parfois, peu, mais des objets ou des vêtements très chers. Ce sont les seuls qui me conviennent, de toute façon. Et puis, cela fait marcher le commerce, non ?»

« La première loi que m’indique la nature est de me délecter n’importe aux dépens de qui » (Sade)

« SI j’avais ceci, si j’avais cela, je serais ceci, je serais cela. Sans chose je n’existe pas. Les regards glissent sur moi. J’envie ce que les autres ont. Je crève de ce que je n’ai pas. Le bonheur est possession, les supermarchés : mes temples à moi. Dans mes uniformes, rien que des marques identifiées. Les choses me donnent une identité. Je prie les choses et les choses m’ont pris. Elles me posent, elles me donnent un prix. Je prie les choses, elles comblent ma vie. C’est plus : je pense, mais j’ai donc je suis. Des choses à mettre, à vendre, à soumettre, une femme objet qui présente bien, sans trône ou sceptre, je me déteste, roi nu, je ne vaux rien. J’ai le parfum de Zidane, je suis un peu lui sans sa blessure (Live 2002), j’achète pour être, je sui quelqu’un dans cette voiture, une vie de flash en flash, clip et clup et clop et fast-food, fastoche speed ou calmant mais fast, tout le temps zap le vide et l’angoisse » (Jean-Jacques Goldman)

« Je ne supportais pas, quand j’étais petit, de ne pas avoir ce que je voulais. Et puis, si j’étais comme ça, c’est parce que mes parents étaient radins avec tout. Tiens, ma mère gardait toujours la fin des pâtes qu’elle faisait cuire, quand il en restait trop. Moi, ça, je ne peux pas. Cette radinerie, c’est dingue. Il faut profiter de la vie ! Quand on est marqué par une éducation rigide, voilà ce qu’on devient ! Moi, je suis beaucoup plus souple avec mes gosses. »

« Les premières différenciations sont de l’ordre du pareil – pas pareil (G. Haag) »

« Je ne vais quand même pas expliquer chaque fois qu’il doit manger équilibré, faire ses devoirs ou faire, comme cela, de la morale tout le temps. Je ne peux pas être derrière, à chaque fois, tous les soirs. Cela m’épuise. Comment faut-il que je lui parle ? Il paraît qu’il faut communiquer ! Mais, par exemple, pour les vêtements, il ne veut que des marques. C’est trop cher ! Je fais quoi ?»

« Patience : avec le temps, l’herbe devient du lait » (Proverbe chinois)