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Consommer, désirer
Manger est de l’ordre du besoin, mais aussi du désir. Acheter de quoi s’habiller, de quoi se déplacer, de quoi construire, mais aussi de quoi se parer, se faire plaisir, se soigner ont aussi ses deux dimensions. Aujourd’hui, un nouveau mot tend à tout mélanger, rajoutant à la confusion : consommer. Bien qu’utilisé comme synonyme d’« acheter » ou d’« acquérir », ce terme semble sous-entendre pourtant un accomplissement : consommer, c’est aussi achever, accomplir, voire détruire par l’usage. Les idées de complétude, de satisfaction totale du désir, de réparation parfaite, de consolation totale ne sont donc pas très loin : elles sont pourtant inaccessibles. La consommation joue ainsi sur les imperfections (néanmoins nécessaires) de cette construction. Par exemple, lorsqu’un couple ne fonctionne plus très bien, il est fréquent que ses dépenses augmentent, pour compenser un peu ce qui ne se construit plus. Consommer peut éviter de sentir le besoin d’être consolé. Pousser à la consommation, certes, ne date pas d’aujourd’hui. Toutefois, les moyens mis en œuvre sont désormais colossaux, par exemple dans le matraquage publicitaire. Dès lors, toute personne essaie non seulement de se protéger, en se distanciant des images parfois attirantes qui lui sont proposées. C’est toute une éducation de l’image qui doit être mise en place, dans le but sinon de connaissance mais au moins de protection. Ainsi, la télévision cristallise actuellement toutes les difficultés en proposant, certes, des informations, de l’ouverture, du plaisir, mais souvent, trop de passivité, trop d’images et trop peu « d’espace » pour la construction d’images mentales. Elle peut être, malgré tout, un formidable vecteur d’ouverture sur le monde, en même temps qu’un lieu de vie, un lieu de contact, de partage, devant des divertissements, des magazines, des films. La variété des images peut être très intéressante, du moment que l’enfant y est éduqué. En deuxième lieu, il est beaucoup plus facile, lorsque est recherchée la consommation à outrance, de moins jouer sur le désir que sur le besoin en préférant l’excitation (qui est liée à l’instant). L’urgence et l’impérieux font et feront toujours recette. Tout cela tente peut-être de cacher le désir : ce désir qui est toujours incertain, flottant, inquiétant. Un désir jamais « politiquement correct », jamais fiable, puisqu’il est lié à l’inconscient, au manque, à la dépressivité, aux paradoxes de la conquête de son identité. L’inconstance du désir, notamment, le rend moins facile d’accès et moins potentiellement stable. Le ressort du « besoin » est d’une certaine manière beaucoup plus puissant : personne ne peut s’enorgueillir de ne jamais être « dans le besoin », puisque l’enfant qui existe en chaque personne reste toujours en quête. Cet enfant-là crie, exige, demande : il est insatiable, boulimique, inapaisable, inassouvi : seule la résolution odysséenne lui donne – asymptotiquement - satisfaction en lui permettant de rester pour de bon dans le giron parental, dégroupé de son jumeau de la nouvelle année. Il semble bien que le ressort du besoin de cet enfant soit facilement exploité par la société de consommation. Il est donc de la responsabilité des gouvernants de fixer les limites en ce qui concerne l’exploitation commercial de ce besoin impérieux. Jouer sur le désir est beaucoup plus subtil, beaucoup plus précaire, beaucoup moins « formaté ». Le désir est orgueilleux, égoïste, local, sexuel, amoral. Il ne consomme pas mais se consume. Il laisse des traces psychiques, il demande de l’accomplissement, il exige de la consolation. Il perturbe par son exigence fluctuante, il casse la stabilité, il ne donne pas d’assurance. Paradoxalement indissociable de son impossibilité d’accomplissement, le désir n’est ni de la convoitise, ni de l’envie, ni de l’appétit, ni de la soif, ni de l’aspiration. Indéfinissable, le désir procède surtout de l’inconscient, de l’irrationnel, de la navigation en eaux troubles. Alors, l’utiliser pour la publicité… La consommation joue souvent beaucoup moins sur le manque présent en chaque individu que sur «l’absence » de quelque chose dont on sous-entend qu’il pourrait être réellement trouvé à l’extérieur de soi. Au lieu d’accepter que la satisfaction et la complétude totales ne soient que fantasmes (parthénogénétiques, au fond), il est plus facile de suggérer que ces « manques » ont une solution, une solution qui serait exclusivement dans les mains des marchands (dans leurs magasins), des écrivains (dans leurs livres), du « corps » médical (dans leurs hôpitaux et leurs cabinets), des hommes politiques (dans leurs réformes), des chercheurs (dans leurs théories, en particulier le tout génétique), etc. La solution n’existe pas, bien entendu, puisque le manque est associé à l’existence de l’enfant (d’avant). Si, certes, la résolution odysséenne rend le cri de cet enfant inaudible, elle transforme le manque lié à cet enfant en manque d’enfant (la co-création masculin – féminin du foyer). être « pressé » par le besoin d’acheter est donc très intéressant pour une société qui semble adopter comme indicateur économique primordial l’indice de consommation des ménages. Trop consommer serait finalement espérer trouver sa richesse hors de soi. C’est en jouant sur cette faille toujours ouverte que d’aucuns prônent la consommation à outrance, comme remède social alors qu’elle ne peut être qu’une course en avant. Heureusement, il existe des instances de régulation du monde de la consommation de plus en plus efficaces. Pour que l’équilibre social puisse persister, il faut des règles et des limites, pour que tout ne reste pas dans « maman » et ne devient, de fait, mortifère. Consommer donne du plaisir, certes, mais consommer sans limite écœure, tôt ou tard. On n’achète pas l’enfant d’avant, mais on le remplit sans cesse comme on écope dans un bateau à la coque percée. Le désir, lui, n’est pas de l’écopage, mais plutôt le nettoyage continuel du pont du bateau : toujours à refaire. Créer, creuser, consoler... Chaque individu a manqué de mère, un peu ou beaucoup. Chaque individu a été séparé trop tôt ou pas assez tôt du monde de son enfance. Chaque individu cherche un peu ou beaucoup les restes de l’enfant qu’il était. Chaque individu referme un peu trop tôt ou trop tard certaines blessures sans que la cicatrisation ait été correcte. La consommation poussée agit donc toujours comme catalyseur et révélateur des doutes et des failles caractéristiques de la construction psychique. Particulièrement durant la période de perméabilité de l’adolescence, mais aussi tout au long de la vie, doit se régénérer, se reformuler, se recréer la régulation du besoin de consommer. Pour être plus libre. Enfin, rappelons que la consommation sert souvent d’uniformisation, à l’adolescence notamment où le besoin de ressembler aux autres (pour mieux faire partie d’un groupe, par exemple) est primordial dans la conquête de l’identité. Toutefois, trop de « ressemblance » tue les différences, les inégalités. Même si, probablement faut-il avoir eu « sa dose » de hamburgers indifférenciés, de vêtements « United Colors of…», de boisson universelle, tout ne peut cependant pas être « formaté » ni « mondialisé ». L’uniformisation s’épuise toujours, car seule la différence enrichit sur la durée. Consommer du « pas pareil » viendra toujours après consommer du « pareil » : seul le délai varie. La bouillie sans nom de l’uniformisation sous couvert du faux plaisir d’une consommation sans limite donne tôt ou tard l’envie de vomir (à l’enfant de la nouvelle année). La matière de désir est la seule matière ingérable. Les dangereux territoires de l’anorexie et de la boulimie sont là pour souligner, entre autres, le fort lien entre nourriture, désir et construction psychique : ces pathologies sont au cœur du contrôle psychique de l’enfant de la nouvelle année par l’enfant d’avant, via un parasitisme corporel. L’enfant qui crie son besoin insatiable d’exister le fait en vampirisant les ressources corporelles : c’est le désir de l’enfant de la nouvelle année qui n’arrive pas à faire sa place, c’est un dégroupage qui ne réussit pas à se mettre en place, notamment à la période préférentielle de l’adolescence. La seule nourriture qui pourrait être universellement consommable est ... le lait maternel, ce produit miracle qui remplit, console, calme. Mais le lait de la mère n’est pas destiné à l’enfant (l’homme, la femme) de la nouvelle année. C’est dans le désir de différence et co-création que se logent la seule nourriture de l’enfant de la nouvelle année.
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