www.laurent-malbrunot.fr
|
Quelques remarques sur le désir
La définition de Laplanche et Pontalis est assez intéressante : ils écrivent que « le désir inconscient tend à s’accomplir en rétablissant selon les lois du processus primaire, les signes liés aux premières expériences de satisfaction. La psychanalyse a montré sur le modèle du rêve comment le Désir se retrouve dans les symptômes sous la forme de compromis” (Laplanche et Pontalis, vocabulaire de la psychanalyse). Pour Freud effectivement il y a quelque part un accomplissement dans le désir. Si la pulsion relève d’un besoin à l’origine, par la suite la « trace mnésique » laissée est réinvestie : c’est cela le désir. Mais « rien ne nous empêche d’admettre un état primitif de l’appareil psychique où ce chemin est réellement parcouru et où le désir aboutit en hallucination. Cette première activité tend donc à une identité de perception, c’est-à-dire la répétition de la perception, laquelle se trouve liée à la satisfaction du besoin » (S. Freud, l’interprétation des rêves). Le besoin semble bien primitif, et le désir y est d’emblée dissocié. Une résistance apparaît, comme garante paradoxal du plaisir - déplaisir. La conservation des traces mnésiques inconscientes permet le plaisir par le désir, en lieu et place de l’excitation et de la décharge correspondant à la tension du besoin (cf M. Fain). A l’origine, tout semble lié à la satisfaction du besoin organique, qui se dissocie difficilement de la naissance du désir sexuel, la mère étant le premier objet d’étayage puisque séduction primitive et source de la pulsion. La mère, nostalgie primaire, se place au centre du parcours désir - besoin pour faire advenir un corps sexualisé. C’est dans les situations de grave danger maternel que le désir peut se collapser en besoin (nous pourrions ici détailler l’apport de P. Aulagnier sur le « désir de non-désir de la mère »). C’est ainsi que le rêve permet généralement de lever les culpabilités, en retrouvant la trace du désir infantile (dualité mère - objet primaire non désirant alliant d’ailleurs toute la réalité désirante de la mère). C’est le rêve qui, par son parcours de revisite, permet au désir de tomber les masques. Lacan, quant à lui, n’isole pas simplement la notion revisitée de Désir, mais il inaugure le terme de « demande ». Pour cet auteur, le désir est immiscé dans un rapport à la demande d’amour par le langage et l’ordre “biologisant” des besoins. L’appel d’amour à l’autre dénature la demande du besoin, ce qui inclut l’homme dans une dimension proprement désirante. Lacan insiste bien sur la notion d’hallucination de la première perception, que Freud considérait comme biologique : il juge que cette proposition relève du mythique. “C’est en effet, très simplement, et nous allons dire en quel sens, comme désir de l’Autre, que le désir de l’homme trouve forme mais d’abord à ne garder qu’une opacité subjective pour y représenter le besoin.. . Mais aussi en y ajoutant que le désir de l’homme est le désir de l’Autre, où le de donne la détermination dite par les grammairiens subjective, à savoir que c’est en tant qu’autre qu’il désire (ce qui donne la véritable portée de la passion humaine” (Lacan, subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien in Écrits). Lacan précise encore que le sujet “peut ne pas méconnaitre que ce qu’il désire se présente à lui comme ce qu’il ne veut pas, forme assumée de la dénégation où s’insère singulièrement la méconnaissance de lui-même ignorée, par quoi il transfère la permanence de son désir à un moi pourtant évidemment intermittent, et inversement se protège de son désir en lui attribuant ces intermittences mêmes”(ibid.). Le désir de l’homme étant le désir de l’Autre, les trois degrés (biologique, langage, désir) s’articulent grâce au “moment négatif” (A. Fine) de chacun d’eux. Nous pourrions citer exceptionnellement des auteurs non-psychanalystes, dont les textes ou les entretiens permettent de donner une dimension au désir finalement assez proche des diverses approches psychanalytiques. Ainsi, Francis Ponge, dans un entretien avec P. Sollers, propose : « Je crois . . . que la nécessité profonde, enfin ce qui amenait à franchir le silence, était évidemment le désir, et que ce désir était quelque chose de quasi physiologique, biologique [. j, et tout le monde conçoit que les dépenses que fait le corps physique au moment de l’acte de reproduction, eh bien ! sont des pas vers la mort”. Puis, plus finement, à propos du désir du texte « la deuxième personne, quant à moi, [. . j, la chose, l’objet qui provoque le désir et qui, lui-aussi, meurt, si vous voulez, dans l’opération qui consiste à faire naître le texte. Donc, il y a mort à la fois de l’auteur et mort de l’objet du désir, mettons de la chose, du pré - texte, du référent, pour que puisse naître le texte” (Entretiens de Francis Ponge avec Philippe Sollers). Tout ceci est à rapprocher du riche texte de D. Anzieu sur la création, littéraire par exemple. Raymond Jean note à ce sujet “Cette position ‘physiologique’ apparaîtra comme restrictive à ceux qui pensent que le désir n’est pas seulement une forme, mais peut aussi avoir un contenu” (R. Jean. Lectures du désir).
|
|