www.laurent-malbrunot.fr
|
Adolescence La tension de l’adolescentC’est à l’adolescence que le « grand écart » de la construction psychique commence à poser de sérieux problèmes : il se produit une réactivation de l’oedipe, des problématiques prégénitales et même des mécanismes de défense les plus archaïques. La période est très complexe, comme le montrent toutes les psychopathologies qui émergent. Il semble que ce soit la structuration œdipienne qui soit fortement attaquée, touchant même à ses limites. Le début de l’adolescence est en effet marqué principalement par une tension : la tension du désir sexuel, un désir impérieux qui commence à pouvoir être corporellement investi. Peu à peu, l’adolescent se rend compte qu’il peut avoir des investissements et des satisfactions physiques, sous l’impulsion d’un désir qui monte, qui le dérange, qui l’étonne. Cette découverte reste forcément liée au plaisir et au danger : plaisir confus, diffus, aléatoire, primitif, vif, plaisir difficile à gérer, à comprendre, à générer, à canaliser, mais aussi danger de la nouveauté, de la non - maîtrise, danger de l’impérieux. Bien sûr, tout ceci s’accomplit, selon les natures, plus ou moins rapidement, plus ou moins intensément et à un âge très variable. Ainsi, progressivement, la tension impérieuse qui submerge le jeune adolescent lui donne l’impression d’être investi d’une nouvelle force. C’est un raz-de-marée qui l’atteint, au plus profond de lui-même, un vrai déchaînement : colère, repli, angoisse, apathie, énervement, agressivité, violence, tout y passe. Effectivement, il a quelques comptes à régler avec lui-même, avec ses parents et donc avec toute instance maternelle et toute instance paternelle. Il ne reste pas beaucoup de monde ! Le jeune adolescent éprouve généralement des sentiments d’injustice, de révolte, et d’exclusion. Il ne se sent pas juge de lui-même mais pas non plus en accord avec la loi. De surcroît, il commence à comprendre à quel point il est bel et bien exclu du lit de ses parents, tandis qu’il n’a pas, lui, de lit établi. C’est ainsi le temps des illusions et des désillusions, des pertes, des blessures narcissiques, des hontes, et surtout le moment privilégié de passages à l’acte divers et variés. L’adolescence est de toute façon un temps et un travail. D.W. Winnicott considérait qu’il est quelque part intrusif de comprendre l’adolescent, puisque celui-ci se trouve en attente de quelque chose, comme le marin dans le « pot au noir ». Un adolescent normal est un adolescent qui se révolte, qui s’adapte, mais qui est insatisfait. Il se rallie à de nouvelles références qui lui semblent plus être en accord avec lui-même, parmi lesquelles figurent en bonne place les groupes de toute sortes : groupes musicaux, groupes de copains, groupes scolaires, groupes sociaux, groupes sportifs, groupes de fans, groupes de pensée divers, etc. Ne sentant pas la fermeté de son désir et n’étant donc pas rassuré par celui-ci, ne se sentant pas encore accepter la solitude ni l’autonomie nécessaires à son affirmation, l’adolescent cherche naturellement à s’intégrer dans un groupe, pour fondre au mieux son désir dans celui du groupe, pour se trouver une sorte de « surmoi » collectif provisoirement bien agréable. La musique, le sport, les idoles de toutes sortes lui permettent une transition vers la solitude de l’adulte qui naît doucement en lui. Après une réactivation des tendances homosexuelles (recherche du même en soi ou chez l’autre), le choix d’objet est généralement hétérosexuel. Cela se fait cependant dans le doute et les hésitations : deux pas en arrière, trois pas en avant. Il en résulte donc de sérieuses difficultés au niveau de la lisibilité de son monde intérieur : c’est un moment très délicat pour l’adolescent et pour ceux qui l’entourent. Désormais plus capable d’introspection et d’abstraction, l’adolescent a pourtant du mal à raisonner comme avant : une nouvelle vision de la vie, plus concrète, plus distante, plus intérieure marginalise peu à peu sa vision d’enfant, celle des dessins animés où les personnages ouvrent des yeux candides, des yeux « purs », des yeux qui ne font pas peur. Parce que là, vraiment, tout change : la voix, le ton, l’allure, la corpulence, mais surtout le regard, l’œil, l’affirmation du désir. Ce désir qui choisit, qui élit, qui rejette, qui met en danger, et qui inquiète … notamment ses parents.
La déparentificationEn effet, les parents sont à un tournant de leur « éducation ». Celle-ci semblait bien établie : il s’agissait de subvenir aux besoins et aux désirs de l’enfants, mais sans véritablement lui donner les rênes. Il s’agissait (utopiquement) de lui fournir la logistique, l’assistance, les explications pour comprendre, s’adapter, grandir, réfléchir, apprendre... Lui permettre de se faire une opinion, de lutter, de comprendre de quoi est fait le monde qui l’entoure... Lui donner un sens dans sa filiation familiale, humaine, lui donner une place, lui montrer des désirs, gérer ses frustrations quotidiennes, lui permettre des défoulements... Lui montrer la loi, lui apprendre à parler, à s’écouter, l’aimer pour ce qu’il est et lui montrer progressivement qu’il existe une autre vie que celle des enfants : celle des adultes. De toute façon toute éducation est pourtant, quelque part, décevante et ratée. Maintenant, la place des parents est un peu plus en retrait, ce qui n’est pas très facile à accepter. La « déparentification » s’intensifie dans la douleur inhérente à toute séparation, avec son cortège de sentiments de perte, d’abandon, de déséquilibre. Le sentiment de perte d’un enfant est ainsi très souvent cité par les « parents » qui souhaitent inconsciemment laisser l’enfant dans une enfance qui n’a pas été assez longue ni assez gratifiante pour eux, une enfance qu’ils ont du mal à clore. Ces parents ont aussi peur pour leur enfant, peur qu’il lui arrive quelque chose alors qu’ils ne sont plus là pour les surveiller. Cette « maternisation parentale » ne passe plus vraiment avec un adolescent, même si ces parents restent encore un peu des modèles ou des références. Pas pour longtemps. Il est vrai notamment que, pour la plupart des mamans, rien n’avait été simple depuis la naissance de leur enfant. Il semble que dans la société d’aujourd’hui ce soient souvent elles qui gèrent la plupart des conflits et prennent la plupart des décisions du quotidien, le papa n’étant pas très présent. Le rôle majeur de la maman auprès de l’enfant, par sa présence, ses paroles, est réellement à nouveau contesté. Il lui faut vraiment admettre l’émergence d’un nouvel être, vraiment décevant cette fois-ci, qui fait sa place. Pourtant, un adolescent a toujours besoin de sa mère, mais d’une mère qui le laisse partir, une mère qui ne l’envahit pas, une mère qui est prête à le voir changer, une mère qui ne laisse pas dans une situation de dépendance. Encore faut-il qu’elle y soit prête. De même, les symboles du père, sinon lui - même, vont s’attirer les foudres du jeune adolescent. En effet, n’était-ce pas souvent sur le « père » que reposaient symboliquement les responsabilités d’ordonner le monde, c’est-à-dire de mettre les choses «à leur place » ? N’était-il pas de son « devoir » de trier, de classer, de ranger, de gérer, d’ouvrir, de libérer, de trancher, de vouloir, de décider, voire d’étayer ? Inévitablement, le père ne sera pas dans une position facile. Critiqué, attaqué, déifié, banalisé, le père a du mal à poser un regard neuf sur cet adolescent, même s’il est conscient que ce qu’il dit compte encore. La qualité de l’autorité parentale, à savoir la vigueur et la présence, seront testés et vérifiés durant la phase critique de l’adolescence. Si le rôle actif des parents tend à s’amenuiser, cela ne signifie pas pour autant ce rôle en devient passif. Ils sont encore, un peu, là. Encore faut-il que leur positionnement soit à peu près clair dans leur tête : le « père » n’existe toujours que dans le discours de la mère. C’est toutefois, comme précédemment, de l’imperfection de l’éducation que naîtront les libertés de l’adolescent. Aux insécurités des parents ont répondu les insécurités des enfants, à leurs affirmations ont répondu les affirmations des enfants. Les parents ne sont plus des «bizuteurs », des «gourous », des «chamanes », des «initiateurs », des «maîtres ». Leur présence active aux côtés de leur enfant ont simplement aidé celui-ci à se connaître et à se créer. Leur dosage différent dans les rôles paternels et maternels a permis à l’enfant de trouver des identifications. Mais l’adolescence est souvent chaotique, avec des régressions, des accélérations, des ralentissements qui ajoutent à la confusion et au paradoxe apparent. La séparation parent / enfant réveille tous les liens complexes tissés depuis des années. Rien n’est facile pour les uns et les autres. C’est pourtant un temps de doutes, d’erreurs, d’essais, un temps nécessaire pour qu’émergent les solutions. Et ces solutions ne sont pas simples. Jusqu’à présent, la structuration dite oedipienne semblait avoir mis en avant un positionnement clair. Par exemple, le garçon souhaitait prendre la place de son père et donc épouser sa mère, ce qui l’avait amené à des sentiments tantôt de haine pour ce père qu’il veut éliminer tantôt d’amour pour ce père auquel il veut s’identifier (la forme duelle complète du « complexe d’oedipe »). L’adolescence signe le début de la fin de ce système. En effet, s’il a souhaité inconsciemment se débarrasser de l’ensemble colonne vertébrale – moelle épinière issue des premiers temps psychiques (moteur mère - père), l’adolescent, sous la pression de son corps sexué, en constate amèrement l’impossibilité. Il ne peut que réinvestir cet ensemble à son propre compte et le faire sien. Cela nécessite donc le deuil de fonctionnement précédent : accepter son nouveau corps alors qu’il s’agit du même. Accepter d’être une personne différente tout en étant la même. Qui dit deuil dit cohabitation provisoire de deux fonctionnements : celui du temps d’avant et du temps d’après. Le dégroupage odysséen, complexe, commence à manifester ses velléités de clivage.
Le clivage odysséenCe qui se produit depuis le début de la vie est la mise en place de schémas complexes tenant de résoudre l’impossible équation de l’oedipe, à savoir l’intégration des contraires représentés par le père. Il est clair que chez l’adolescent, contrairement à l’enfant oedipien, la partie déniée est préférentiellement la partie sexuée de son corps désormais pubère, puisque celui-ci est support à la fois de désirs du père et de désirs d’anéantissement narcissique. Cet état de fait constitue une sorte de clivage (A. Birraux) entre un « moi » infantile et un « moi » du futur encore à trouver. Effectivement, il semble qu’un double fonctionnement se mette en place, un véritable dégroupage temporel de l’oedipe qui va concourir à sa résolution. C’est ce mode de réduction de ce clivage quoi va, dans notre conception, permettre la dissolution de l’enfance et l’unification des objets dans un complexe aller –retour temporel. Nous l’appelons « dégroupage odysséen », en l’honneur d’Ulysse (Odysseus, l’homme en colère) et de ses «deux » fils, dont la mythologie explique le destin, beaucoup plus riche et plus subtil que celui d’Œdipe. Sans être ni un Dieu (pas de comparaison possible avec un homme) ni un demi-Dieu comme Hercule (voué à devenir, pour partie, après sa mort un Dieu), Ulysse, fils de Sisyphe (celui qui avait réussi à empêcher la mort en enfermant Hadès), est le plus grand héros grec. Nous adopterons pour l’essentiel, la version de R. Graves, largement répandue et cautionnée, même si d’autres variantes intéressantes sont ici ou là répertoriées. Ulysse, après s’être marié à Pénélope, entend la prédiction de l’oracle « Si tu vas à Troie, tu ne reviendras pas avant vingt ans, et tu reviendras seul et pauvre ». Après avoir simulé la folie mais démasqué par son refus de tuer son fils Télémaque, Ulysse est contraint de participer pendant dix ans à la guerre de Troie, dont il devient cependant un des principaux héros, à l’origine entre autres de la ruse du cheval de bois. Conscient de devoir errer pendant dix autres années, Ulysse se retrouve, après de nombreuses pérégrinations, sur l’île de l’Aurore, celle de Circé. Ils tombent amoureux, et ont plusieurs enfants, dont au moins un fils Télégonos. C’est le début de la fin pour lui. En effet, il désire d’un côté revenir vers « sa » terre et Pénélope, et d’un autre rester vers Circé, étant très heureux sur « son » île. C’est alors qu’interviennent les fils d’Ulysse (pour figurer la transmission de témoin générationnel). En effet, Ulysse qui revient à Ithaque empêche d’un signe Télémaque de bander l’arc (l’épreuve pour les prétendants) et donc lui interdit d’épouser sa mère. C’est lui qui se fait alors reconnaître. Revenu sur ses terres, Ulysse est pourtant immédiatement banni pour avoir massacré les prétendants de sa femme. Télémaque devient roi, mais il est à son tour banni parce qu’un oracle annonce « le propre fils d’Ulysse le tuera ». à peine revenu près de Pénélope, Ulysse meurt de la main de son (autre) fils Télégonos après un bref affrontement au bord de la mer, et sans s’être reconnus. Télégonos épouse alors Pénélope, et Télémaque part épouser Circé sur son île. R. Graves précise « les deux branches de la famille furent alors étroitement réunies ». L’histoire de la fin d’Ulysse et de ses fils peut être symboliquement exploitée. En réalité, Télégonos (qui est l’enfant de la nouvelle année, l’enfant du repos d’Ulysse auprès de sa nouvelle femme Circé, l’enfant d’après) supprime pour exister Ulysse-d’avant et épouse sa femme-d’avant Pénélope. Télémaque, lui, n’arrivant pas à être le roi du pays d’Ulysse d’avant, désire alors être l’Ulysse-d’après en s’identifiant à celui-ci et en épousant la femme-d’après Circé. Ainsi, Ulysse-d’avant meurt éliminé par son enfant-d’après, celui-ci terminant l’avant, tandis que Ulysse-d’après ne meurt pas mais est dissout dans l’image de Télémaque, l’enfant d’avant qui « devient » alors son père. C’est ainsi que Télémaque-Ulysse-Télégonos représente la même personne, mais au moment de sa vie où elle se « dégroupe » pour d’un côté mourir en enfance et d’un autre vivre dans l’après, comme une personne nouvelle. C’est cela le clivage « odysséen » : un paradoxe qui permet, à la condition de le dégrouper dans le temps, de dissoudre l’oedipe.
|
"
|