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Extrait n°1 (livre sur Cold Case)
Écrire tout un livre sur la psychologie dans une série policière, voilà
qui peut paraître bien étrange. Toutes les séries policières ne se
ressemblent pourtant pas: il semble bien difficile de comparer Maigret,
Les Experts, Deux flics à Miami, Columbo, FBI : portés disparus,
Damages, ou encore Hercule Poirot. Certes, si le thème du meurtre à
élucider est commun, son traitement est très différent, mais finalement
très révélateur de l’époque.
Lorsque Cold Case s’installa sur les écrans français il y a quelques
années, il apparut assez rapidement que cette série était particulière:
son ton, sa forme très stricte, l’action réduite à son minimum, la
thématique du deuil, la présence de la mort ont tout de suite plu à
nombre de spectateurs, américains puis internationaux. Comme les thèmes
de cette série et les questions qu’elle soulève nous ont semblé trop
riches pour être contenues dans un seul article, il a paru intéressant
de les préciser dans un livre.
Aux États-Unis, la prescription des crimes n’existe pas, aussi Lilly
Rush et ses coéquipiers de Cold Case peuvent remonter le temps en
recherchant les meurtriers de crimes très anciens.
Dans Cold Case, les personnages ne s’attaquent pas qu’à leurs histoires
personnelles: ils revisitent l’histoire du XXe siècle des États-Unis, à
travers la ville symbolique de Philadelphie.
De nombreux épisodes reviennent sur des faits ou des moments peu
glorieux de l’histoire de leur pays : le racisme envers les Noirs, le
traitement des homosexuels, l’enfermement de citoyens américains
d’origine japonaise pendant la Seconde Guerre Mondiale, l’émancipation
des femmes, le droit à l’avortement, etc. En mêlant toujours la « petite
» histoire à la « grande » histoire, les scénaristes font réfléchir le
spectateur en lui demandant de voir la vérité en face sur le passé de
son pays, particulièrement sur l’oppression des minorités. Nous verrons
que ce changement a été accélérée par la nette évolution des Américains
depuis les attentats du 11 septembre 2001: le travail de deuil qu’ils
ont dû enclencher a accéléré une évolution qui était en marche (avec,
récemment, une concrétisation à travers l’élection d’un Président « noir
»). À travers la quête d’identité des personnages, c’est aussi la quête
de l’identité des Américains qui se profile, subtilement.
Dans un deuxième temps sera évoqué le thème des secrets enfouis, ces
fameux secrets qui sont au centre du travail de défrichement de la
brigade de policiers de Philadelphie. Un secret peut effectivement
détruire une personne, démolir une vie tranquille, casser une existence
apparemment paisible. Un secret agit au fond comme un fantôme qui laisse
des ombres, qui crée des cris intérieurs, qui alimente les peurs et la
culpabilité, bref qui ronge la personne, tout au moins inconsciemment.
L’héroïne de la série, Lilly Rush, est celle qui va s’attaquer à ces
fantômes, délier les langues, faire sortir les secrets, dévoiler une
forme de vérité. Cold Case aborde ainsi de nombreux aspects du travail
de deuil, qui est un travail
intérieur très complexe nécessitant de nombreux « règlements de comptes
» avec soi-même. « Le passé ne s’efface jamais », dit avec justesse
l’héroïne.
Pour approfondir encore, il peut être intéressant de revisiter les
épisodes de Cold Case, si riches en personnages très humains, sous
l’angle d’une étude de la structuration psychologique de l’individu. En
effet, notamment grâce à la présence décisive de femmes aux commandes de
la série, non seulement les scénarios sont la plupart du temps peu
politiquement corrects, mais les visions des êtres humains sont
richement contrastées. Ces derniers sont la plupart du temps aux prises
avec la nécessité de se retourner sur leur vie, d’en voir les failles,
d’en constater l’absence de père ou de mère. Ils voient souvent que la
roue a tourné, certes, mais que des plaies sont toujours ouvertes. Ils
ne mesurent pas toujours que la culpabilité les ronge, que la violence
d’un acte criminel a, en réalité, tout changé en eux.Même si la justice
des hommes est parfois passée, rien ne s’est amélioré dans leur drame
intérieur. La violence, la haine, la jalousie, le désir, le manque
d’amour, le lien complexe entre parents et enfants, le rejet, la
convoitise : tout, dans Cold Case, est montré avec une acuité
particulière.
Enfin, une quatrième partie sera exclusivement consacrée à l’épisode
4x23 Good Death, un épisode brillamment centré sur le thème finalement
au coeur de cette série, à savoir la mort en tant que fin symbolique
d’un cycle.
Grâce à une bande-son exceptionnelle, Cold Case a réussi, pendant six
saisons entières (au moment où ce livre est écrit, la septième, et
peut-être dernière, est en production), à proposer des histoires souvent
difficiles, des histoires qui arrachent des larmes au spectateur, en le
faisant compatir avec les personnages, y compris le meurtrier. Nous
proposerons ainsi en annexe une analyse succincte de tous les épisodes
des six premières saisons, avec les titres des chansons originales et le
nom du scénariste.
Au fil du livre, nous proposerons ici ou là des citations, souvent
(sciemment) en contrepoint du texte, ainsi que de nombreux extraits,
pour souligner la qualité des dialogues. Si la présence de ces extraits
a l’inconvénient de hacher quelque peu le texte, elle peut aider le
lecteur qui ne connaît pas bien cette série à en ressentir l’atmosphère
générale.
« Vous ne saurez jamais pourquoi [elle s’est suicidée] : ni l’année
prochaine, ni la suivante.
— Alors, il faut lâcher prise ?
— Ça s’estompe : c’est cela qui nous sauve. »
«
Vous savez ce que c’est de vouloir changer de vie, de se sentir
prisonnière de sa famille ? Eh bien, les femmes dans ma famille
n’ont pas eu la plus belle vie. Je crois que ça remonte à Violet :
je crois qu’on nous a jeté un mauvais sort. »
«
Cette unique silhouette, seule face au monde. Si vous aimez
une fille qui est en fait un garçon à l’intérieur, ça fait de vous un
quoi ? Garçon, fille, ce ne sont que des mots : ça définit l’extérieur,
pas ce qu’on est. Vous ne pouviez pas mettre un nom sur
ce que vous ressentiez, mais cela comptait quand même. »
«
Billy m’avait fait sortir de l’ombre: elle m’a appris la lumière.
— Vous n’avez pas émergé des ténèbres sans elle.
— Je me demandais si c’était mal ces sentiments que j’avais
pour elle.
— Non, c’était juste trop tôt.
— J’ai trahi mon amour, car j’ai survécu. »
«
On ne peut pas changer le passé mais on peut changer le
futur. Le seul moyen pour qu’on guérisse est de dévoiler la vérité. »
Soulevons cependant un problème spécifique à la série Cold Case: pour
des raisons de droits d’auteur sur les chansons, les DVD de Cold Case
n’existent pas et n’existeront peut-être jamais. Il n’est donc pas
facile de pouvoir obtenir les enregistrements des épisodes, saison après
saison ni d’évoquer un passage comme un biographe d’Hergé peut évoquer
un passage de Tintin. Il est donc possible que l’intrigue de certains
épisodes ne soit pas assez détaillée ou, au contraire, soit un peu trop
dévoilée (spoiler, selon le terme anglais). Cet ouvrage est d’ailleurs
tout sauf un guide officiel de la série. Cold Case n’est qu’une modeste
série télévisée, avec ses contraintes budgétaires, ses changements de
scénaristes, la pression du diffuseur, et la nécessité de se renouveler
dans la continuité : on ne peut par conséquent y rechercher la même
unité que chez un auteur comme Simenon pour Maigret ou Agatha Christie
pour Hercule Poirot.
Enfin, il eût fallu un travail universitaire au long cours pour dire
tout ce qui pourrait être dit sur Cold Case, notamment sur ses aspects
civilisationnels. Or ce livre n’est en aucune manière une « Psychanalyse
des États-Unis » à travers une série américaine (dans le cas où cela
soit envisageable ou souhaitable, ce dont nous doutons, quelques
dizaines de pages n’auraient pas suffi).
Ce livre est simplement un très modeste travail d’analyse d’une série
que nous jugeons très riche et très intéressante sur de nombreux
aspects, notamment sur ces fameuses « cicatrices du passé ». Il s’agit
d’une lecture possible de Cold Case.
Que soient donc malheureusement un peu désappointés ceux qui
souhaitaient avoir entre les mains un ouvrage de fan totalement axé sur
les pérégrinations des héros principaux. Que soient aussi un peu déçus
ceux qui souhaitaient une étude détaillant tous les rouages d’une série
américaine.
Que soient, peut-être, satisfaits ceux qui souhaitent simplement trouver
ici des échos – peut-être douloureux – à leur propre questionnement sur
cette formidable série : c’est en tout cas mon souhait le plus cher.
« Je l’ai conservé depuis cinquante-quatre ans.
— Pourquoi venir maintenant ?
—Je suis en train de perdre mes yeux. Dans quelques années,
je serai aveugle, d’après mon médecin. J’ai pensé que, si je
disais ce que j’ai vu, ça pourrait arranger les choses.
— Arranger vos yeux, non, mais on va essayer d’arranger les
choses. »
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