www.laurent-malbrunot.fr
|
Être père et mère aujourd’hui . Comme il serait bien ambitieux de proposer ici une histoire détaillée de la « paternité » et de la « maternité », rappelons-en seulement quelques éléments. En premier lieu, rappelons qu’il n’y a pas très longtemps que les enfants sont véritablement considérés : ainsi, Montaigne ne niait pas ne pas connaître pas le nombre de ses enfants, notamment les illégitimes ou ceux qui étaient morts loin de sa maison, en nourrice. Les femmes aussi, qui avaient un statut généralement inférieur, étaient souvent cantonnées à des rôles secondaires très codifiés. Les hommes, eux, lorsqu’ils n’étaient pas considérés comme des esclaves, étaient, nous le savons, plutôt déifiés. Tout cela a pesé lourdement sur les rôles parentaux, sur le statut de l’autorité, sur la mise en place des repères et donc sur les rites de passage. Tout comme la maturité s’oppose à la puérilité, l’état « adulte » est censé s’opposer à l’état « enfant ». Nous avons vu ce qu’il en était dans le premier chapitre. Cela dit, le passage d’un état à un autre dépend beaucoup de la civilisation considérée, mais reste généralement symbolisé par un ou plusieurs rites. Certains sont axés sur les transformations physiques, psychiques, d’autres sont du côté d’un changement social. Leur symbolisation passe très souvent par un geste fort, voire un « passage à l’acte » parfois au niveau du corps. Citons, en vrac, quelques rites « d’autrefois », en France : le devoir militaire, l’engagement du mariage et la conception d’un enfant, le tour de France des compagnons, le droit de chasser, le rite religieux… Si ces rites, qui signifiaient réellement un changement d’état, étaient marqués par leur époque, aujourd’hui, ils ne sont pas seulement « légèrement modifiés » par la société moderne : ils tendent complètement à disparaître au profit de « rituels » ou de « marques », comme le bac et le droit d’aller en fac, la première expérience sexuelle, le droit de conduire une voiture, le premier compte en banque, le droit de vote, etc. Tout ce qui a changé n’est cependant pas négatif. Toutefois, il est à noter qu’en aucune manière, une « marque» ne peut remplacer un rite. Une marque ne porte pas la « loi du père » : elle reste indépendante de « l’hérédité » du père symbolique, mais dépendante de la « mode ». La marque est plus du côté du narcissisme, de l’autoproclamation, de la cooptation, de la mode, que du côté de la hiérarchie, de l’organisation sociale verticale, de la transmission, de l’expérience, de « l’aîné », donc de la rupture. Un rite de changement d’état doit pourtant être symbolisé par une cassure, donc un engagement vers quelque chose de nouveau, de différent, d’inédit. Les « rites » d’aujourd’hui semblent se situer plus du côté du « droit » que du côté du « devoir », ce qui en atténue la portée (droit de conduire, droit de faire des études supérieures…). Comment ne pas y voir, encore une fois, le transfert d’une symbolisation du côté du père vers une demande de moyens du côté de la mère ? En ce qui concerne l’histoire de la paternité, rappelons brièvement que chez les Romains, l’adulescens était un jeune homme de 17-18 à 30 ans, ne pouvant pas, avant d’être juvénis, accéder aux hautes fonctions de l’état. À la fin de l’Empire Romain, pour remettre de l’ordre dans une société décadente, il a été décidé que les hommes ne choisiraient plus ceux qui seront leur descendance : l’homme marié ne pourra pas ne pas reconnaître ses enfants. Plus tard, à la fin du Moyen Âge, la paternité reste une affaire complexe, puisque le fait d’être géniteur ne suffit pas pour être déclaré père : tout dépend de la ligne, noble ou non. Peu à peu, l’obligation de nourrir et d’éduquer l’enfant se conjuguera à une autorité sur lui : le pouvoir paternel sera alors une délégation du pouvoir des seigneurs, ainsi qu’un facteur de lien social, ce qui amènera bien entendu une dépendance de l’enfant et donc de sa mère. Cette image du père sera très peu remise en question, ce qui créera une société patriarcale, non exempte de violence interne, mais apparemment moins « incivile » et moins « insécurisée » qu’aujourd’hui… Au même moment, l’image de la mère se modifie. Prenons l’exemple des siècles derniers en France, comme le propose E. Badinter. Apparemment, au XVIIème siècle, la mère semble très peu encline à s’occuper de ses enfants et notamment à leur donner le sein : il est vrai que la fréquence des grossesses non souhaitées et l’absence d’amour pour le conjoint ne permettait pas la présence du désir préalable nécessaire. L’enfant gêne, fait peur, dérange : il demande trop. Ainsi, en 1780, à Paris où moins d’un million d’habitants vivent et où 21000 enfants naissent annuellement (Rapport du lieutenant général de police Lenoir), 19000 sont confiés à, des nourrices hors du domicile, dont très peu résident à Paris. Le nourrissage était objectivement (pour différentes raisons) un abandon ou un infanticide déguisé : l’hécatombe (la moitié ou plus mourraient) est là pour le souligner. À la fin du XVIIIème siècle, entre autres devant l’impératif de cesser cette hémorragie, l’amour maternel devient une valeur, mise en avant par les moralistes, les médecins, les pères mais aussi par les femmes qui y voient notamment une valorisation. Ce n’est pas tout : l’écoeurement grandissant devant les mariages (depuis toujours) arrangés permet l’épanouissement (relatif) des deux époux, et favorise ainsi la conception d’enfants. Il reste cependant qu’une idéologie grandit : la femme a comme désir et investissement principal son enfant, le dévouement, l’abnégation, la présence, le sacrifice allant de pair. Au même moment, l’image du père prend un sacré coup. Il devient peu à peu celui qui doit ramener de l’argent au nid, et se retrouver le soir soit tyran soit tyrannisé. Lorsque au début du XXème siècle, la théorie psychanalytique fit irruption, les femmes (entre autres) n’en retinrent pas la bisexualité psychique, mais bien la mise en avant du père et la difficulté pour Freud de concevoir la féminité autrement que du coté maternel. Toutefois, il semble que ce soit après la seconde guerre mondiale que le mouvement de disqualification du « pater familias » commence véritablement : le « sacrifice » militaire n’est plus une vertu, la « soumission » au mari s’atténue peu à peu (heureusement), le « devoir » de la femme/mère et « l’interdiction » de révolte contre le père disparaissent peu à peu. À la fin du vingtième siècle, les institutions se libéralisent de plus en plus, et les places respectives des différents acteurs évoluent au sein de la famille. La place de la femme augmente décennie après décennie dans la société, même si la dualité féminin / maternel semble loin d’être comprise. Le fonctionnement psychique montre pourtant qu’une petite fille ne devient femme qu’à condition d’arriver (partiellement tout au moins) à un dégroupage odysséen, sorte de clivage qui lui permet de développer au fond d’elle le besoin instinctuel de faire un enfant à son élu à travers le féminin qu’elle crée en permanence avec le masculin qu’elle rencontre. C’est ici que la femme prend toute sa dimension féminine (élection, effraction par l’élu dont elle crée du masculin, et place de l’enfant comme création de cette effraction). Le désir instinctuel d’enfant doit plutôt être vu comme le désir instinctuel d’élu qui, immédiatement, crée le désir d’enfant. Sans élu, pas de désir d’enfant mais sans présence de « père », pas de possibilité d’introjection et donc de conception d’élu. Ainsi, lorsque l’imitation des pairs se fait au détriment de l’imitation des pères, la co-création masculin – féminin ne peut se faire. La reconnaissance des pairs est pourtant un ressort presque aussi puissant que la reconnaissance du père. Victor Hugo passe au milieu de sa vie d’être « père du peuple » plutôt que « pair de France », passant d’un Hugo idéal (inaccessible, imaginaire, rêvé, asexué) à un Hugo misérable (concret, différencié, masculin, malheureux). Ainsi, la société semble modifier peu à peu ses références, ce qui ne va pas sans le déboulonnage de que certains appellent des « valeurs ». La société évolue sans cesse. La parentalité aussi évolue avec l’évolution de l’homme. Comment imaginer que des hommes préhistoriques au cerveau peu développé gardent longtemps la trace mnésique d’un compagnon ou d’un enfant mort ? Comment imaginer que dans des conditions de vie extrêmes où l’urgence prime puisse se développer chez une « mère » un attachement acceptable à son enfant ? Il est normal qu’aujourd’hui où la sécurité, le confort, le plaisir sont plus présents, les facteurs les plus subtils régissant la relation entre homme, femme et enfant apparaissent de plus en plus clairement. La place des femmes et des hommes dans une société n’est pas immuable, tout comme la paix ne fait suite qu’à une guerre, et réciproquement. Les crises sont nécessaires, pour l’enfant ou l’adolescent qui veut s’affranchir, comme pour toute société en mouvement. Sans conflictualité minimale, tout jeune se retrouve en situation d’abandon et de dépression. Sans conflictualité, toute société se sclérose pour disparaître tôt ou tard. Le conflit, l’adaptation, la différence, le mélange, tout est « darwinien ». Ainsi, le film « Festen » (1998) montre le courage d’un jeune homme, Christian, qui décide de parler des pratiques incestueuses de son père, un patriarche tyrannique et socialement très respecté. Ce jeune décide de provoquer un conflit, une crise, voire une guerre. Car la guerre peut être nécessaire, du moment qu’elle reste « proportionnée » à l’acte déclencheur et aux défenses des uns et des autres. La guerre n’est pas toujours la pire des solutions. Rappelons enfin qu’il ne s’agit de revenir à un passé idéalisé, proche du paradis de son enfance, des « amours enfantines ». Toute « valeur » ne signifie que par l’enfance, alors que tout repère ne signifie que hors de l’enfance. Car le repère est né du référent paternel, ce référent par essence toujours à détruire et à reconstruire, toujours soumis à la peur de la perte. La castration, c’est s’apercevoir de la non satisfaction de son désir tout comme devoir casser pour reconstruire. C’est devoir penser que les « valeurs » sont à jamais perdues sous leur forme initiale, pour être peut-être « ressuscitées » sous une autre forme, la forme du temps d’après. Car toute personne essaie d’aller « là-bas »… L’utopie, c’est d’imaginer que l’après n’existe pas, qu’un monde maternel peut exister, et que la présence du « père » peut ne pas être indispensable. La différence né de ce père (et développé à travers les rôles parentaux) est indispensable. Dans toute enfance, l’imaginaire développe les personnages du tyran, de la sorcière, de la fée, de l’ogre, du prince charmant, etc. comme pour intégrer les différences qui s’inscrivent dans la psyché. Comme chaque personne est née d’une communauté (sa famille), elle tente de la reproduire et de l’éliminer en même temps. Ainsi, les mouvements qui poussent les hommes à se regrouper et à s’individualiser en même temps sont significatifs de ce mélange des contraires. Si était privilégiée une société avec le moins possible de différence, c’est l’horizontalité sociale qui s’accentuerait au détriment de la verticalité issue du « père ». Une société neutre, sans conflit, qui serait à l’image d’un intérieur psychique neutre et sans conflit, est utopique. La sagesse (aconflictuelle), cela n’existe pas, pas plus dans le fonctionnement psychique que dans la société. Il n’est pas possible de vouloir une société ou un psychisme comme un plaisancier peut souhaiter une mer calme : il y a de l’avant, de l’après, de la perte, de la verticalité, puis de l’effraction du masculin sur le féminin. La société des hommes fonctionne comme certains schémas du monde animal, où la hiérarchie existe, où la compétition pour la descendance est au cœur de la vie. La symbolique du père représente pour les sociétés humaines ce que l’instinct de lutte pour la reproduction l’est pour le monde animal. Le père est donc aimé et détesté à la fois : il crée le manque d’élu chez la femme, le désir d’être élu chez un homme, il crée la nécessité de se mélanger avec du sang neuf pour créer du nouveau, pour créer de l’enfant. Le père amène de la dissemblance, de l’a-réciprocité, de l’a-symétrie, de l’irréversibilité, de la hiérarchie, dont découlent la perte, l’entropie, la lutte, la compétition, la « défaite » du féminin. La compétition pour les racines que co-créent le masculin et le féminin, les racines du futur enfant.
|
|