www.laurent-malbrunot.fr

 

         

Livres et Textes

Quelques remarques sur les premiers temps

                            

               La pensée du nourrisson se lie étroitement à la pensée de la mère, lors des interactions précoces, comme lors de la “folie normale” (D. W. Winnicott) de la mère qui lui permet de s’accrocher au psychisme de son enfant, dans des modalités complexes mais fondamentales pour la jeune psyché, puisque cette dernière na pas à proprement parler une triple organisation bien affirmée. On peut parler de double ancrage du psychisme : dans le corps pour les sensations, et dans l’autre, c’est-à-dire la mère en premier. Ce double besoin vital place la mère comme le champ primitif de l’éveil psychique du bébé, avec la nécessité de quantité et de qualité, avec l’obligation de creux et de plein, d’absence et de présence.

                Dans un premier temps, en 1961, S. Lebovici consacre un article de psychiatrie à propos de la relation objectale chez l’enfant, au travers des divers stades (article cité dans le premier chapitre), il constate ensuite “au sein de la dyade mère - enfant se développent de façon continue une série de processus circulaires qui expriment les actions et les réactions des deux membres du couple étudié. On a beaucoup étudié l’influence de la mère sur l’enfant. On s’est peu à peu attaché à connaître comment le bébé agit sur sa mère, qui, à son tour, peut modifier son attitude affective en fonction de la manière dont elle vit cette relation établie sur des bases qui engagent ses énergies narcissiques~ (S. Lebovici, la relation objectale chez l’enfant). S. Lebovici propose alors de parler d’interactions, terme faisant l’objet de réserves de la part de E. Kestemberg mais qui sera maintenu. Il comprend toutefois que le déplacement de la névrose infantile aux interactions précoces amène à la révision de certains concepts métapsychologiques. Il convient de préciser la part des fantasmes aux soins maternels, et le narcissisme primaire générateur primitif du Moi. S. Lebovici découvre quatre enfants: “- l’enfant du désir de maternité, celui des fantasmes qui se constituent et se développent en fonction des conflits libidinaux et des aménagements narcissiques. C’est l’enfant de l’oedipe. [...j - l’enfant imaginaire est celui du désir d’enfant, il s’inscrit dans la problématique de la vie du couple […] il s’inscrit également dans les modalités de l’équilibre familial E...] inscrites dans la communication transgénérationnelle. - l’enfant de la réalité matérielle, masse de chair vivante [...] - l’enfant reconstruit et/ou observé par les psychanalystes “ (S. Lebovici, Le nourrisson, la mère et le psychanalyste). Il en déduit le rôle de l’arbre de vie, mandat transgénérationnel qui fait entrer dans la vie psychique les générations précédentes, S. Lebovici montrant par exemple que le surmoi se constitue dans le sillage des interactions précoces.

            En fait, l’unité maman - bébé s’inscrit aussi dans une unité narcissique primitive, agrégat -lit de la pensée émergente. Ce sont les activités libidinales qui, à la base de l’organisation biologique, mêlées aux pulsions d’auto conservation, permettent la dissociation par opposition au besoin primaire, dans une sorte d’étayage corporel. En complément se trouve la fonction de séduction primaire, prise comme impression de la libido da~ la mère qui apporte les prémisses de l’extérieur et du çà de l’enfant. La réaction du corps le rend “érogène’, tandis que la mère régresse dans sa folie de l’enfant. C’est d’ailleurs ici que se trouve la difficulté pour la mère d’être assez mais pas trop présente, ni en avance ni en retard sur le désir de son nouveau-né. Dans le cas où la mère désinvestit trop son désir pour l’enfant, celui-ci peut se trouver trop seul’ face à “lui-même”, trop tôt, avec comme conséquence une augmentation de la potentialité psychotique. P Aulagnier parle même de non-désir de la mère (désir de faire un enfant à sa propre mère par exemple) pour certaines psychoses précoces. Dans un autre cas, trop de mère trop tard (pour « couvrir l’auto-érotisme de l’enfant » (A. Green)) ne permet pas un bon désinvestissement de l’enfant, ce qui l’amène au refoulement originaire, l’unité dyadique ayant « trop » persisté. J. Bowlby a beaucoup insisté sur l’angoisse de séparation, signale de bien des styles enfant - mère.

            C’est ensuite, au cours d’échanges, que s’organisent les premières triangulations primaires avec le père, qui amène à une relation mère - enfant de plus en plus objectale, avec des scénarios, des désirs, des fantasmes pour donc se diriger vers une représentation du bébé. (passage de l’imaginaire au symbolique chez Lacan). L’enfant commence sa défense, avec un “soi [qui] précède le moi” (P. Gutton). Quelque part, c’est l’irruption du sexuel pour tous les protagonistes. Lorsque l’équilibre se forme entre la libido du bébé et la pression narcissique (maternelle primitive), les échanges réciproques s’améliorent, avec l’apparition de dialectique étranger / famille ou perdu /trouvé. La symbolisation s’octroie avec la répétition de gestes, d’attitudes, lors de confrontation soi - parents, ce qui est vécu comme « un espace de névrotisation » (P Gutton). Remarquons plus récemment avec B. Golse : “Le maternel primaire contient d’emblée un germe de tierceité en vue de la défusion, tandis que le paternel primaire implique en lui-même une dimension de contenance comme préalable nécessaire à toute séparatioif (B. Golse, Du corps à la pensée). Au sein de la triade, chacun des personnages peut être conçu comme un observateur de la dyade mère - enfant et en tant que tel, il peut alors servir - selon les termes de D. Meltzer - de fonction sein - toilettes pour les différentes projections en provenance de la mère ou de l’enfant. Il peut même assurer vis-à-vis d’eux, les autres fonctions propres à tout observateur.

                La triangulation œdipienne semble préparée de longue date, dans le cours du développement de l’enfant, par toute une série de triangulations primitives qui vont ensuite converger et se globaliser par l’accès à la différence des sexes et à la position dépressive.” (B. Golse, Du corps à la pensée). D’autres auteurs, comme D. Stem, précise combien l’avènement de la triangulation œdipienne résulte d’un long processus depuis les triades primitives - observateur étant d’ailleurs un quatrième partenaire - : l’accordage affectif, la non - mère primaire, identifications primaires, etc.

                Le rôle du transgénérationnel semble, dans cette ligne de pensée, tout aussi prépondérant pour le jeune enfant : il crée un modèle qui sous-tend nombre de pathologies, modèle que nous allons détailler à travers quelques auteurs et qui, de toute façon, est un point majeur puisque, au moins, il s’inscrit en faux contre le fantasme d’auto - engendrement, comme l’entend P. Aulagnier. Elle écrit d’ailleurs à ce propos, en substance, que la seule psychopathologie est celle du Je, qui, à un moment crucial ou “décisif” de son parcours, point de clôture de l’enfance, se voit se dessiner les potentialités pathologiques, Ainsi, le Je du psychotique a eu très tôt à se défendre contre un désir de mort le concernant, ce qui a été esquissé dans la première partie où ont été passées en revue les trois étapes psyché vs monde.

                Plusieurs plans du transgénérationnel apparaissent pour B. Golse : “Il y a tout d’abord un transgénérationnel qui passe indéniablement par le corps [car le corps et ses caractéristiques (morphologiques par exemple) représentent une scène où peuvent s’actualiser certaines influences des générations passées, influences génétiques ou biologiques [.. .]. Il y a ensuite un transgénérationnel de nature plus directement psychique et qui selon moi va se jouer de manière différenciée : soit au niveau de l’attachement, soit au niveau des liens, soit au niveau de la relation proprement dite » (Op. Cit.). Il serait bon aussi de compléter ces remarques par un extrait des travaux de J. Bowlby. Ainsi, il écrit ‘dans le cadre de l’attachement, les liens ne sont considérés ni comme subordonnés au nourrissage et à la sexualité, ni comme en dérivant, et le désir pressant de consolation et de soutien devant l’adversité n’est pas non plu considéré comme enfantin, comme le sous-entend la théorie de la dépendance”. Ici c’est la théorie de l’étayage qui est malmenée. Cependant, l’importance de ces travaux se retrouve dans deux remarques de B. Golse : « Quoi qu’ait pu en penser J. Bowlby lui- même, la représentation des liens d’attachement ne peut être comprise comme se situant dans un registre purement cognitif” et « La représentation des liens d’attachement dans les travaux de J. Bowlby est une représentation mixte, cognitive et affective et parfaitement compatible avec les travaux actuels de la psychanalyse du développement” (Op. Cit,).

                Quant aux difficultés pathologiques du bébé (autisme entre autres), il nous semble important de conclure avec B. Golse sur les notions délicates mais primordiales de contenant et  de contenu : « On pourrait citer de nombreuses situations où les formes et les contenants semblent être investis avant les contenus […]. La psychanalyse n’est-elle pas, dans son ensemble, au premier chef une métapsychologie du cadre ? […] ? Quant à l’émergence du psychisme, du corps à la pensée, faut-il s’étonner que les contenants y occupent une place primordiale et inaugurale dès lors qu’on se tient fermement à l’importance de l’absence dans l’induction des processus de pensée, à la théorie des pulsions et au concept d’après-coup ? Absence, pulsions et après-coup : trois éléments cruciaux que le bébé nous invite sans doute à revisiter mais certes pas à abandonner ! L’absence qui appelle l’auto-contenance, les enveloppes qui annoncent les liens par investissement pulsionnel de l’objet, l’après-coup qui peut se diffracter ou se condenser dans le temps mais qui requiert toujours le support des enveloppes narratives. A tenir bon sur nos positions psychanalytiques, peut-être parviendrons-nous un jour à faire du bébé un sujet non hérétique et non intrus quant à la réflexion métapsychologique la plus rigoureuses »

 

  

 

Accueil

Livres et Textes

Consultation

Enseignement

Questions

Liens

Contact

Copyright et Droits