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Quelques remarques sur la pulsion

           

                 Dans ce rapide tour d’horizon du champ psychanalytique autour de cette notion, nous allons noter que de la pulsion ne va subsister que l’idée d’un battement plus ou moins affirmé de contraires.

                Dans un premier temps, S. Freud propose une conception dualiste autour des pulsions du moi ou d’auto-conservation et des pulsions sexuelles. Quatre caractéristiques peuvent se dégager: la poussée, le but, l’objet et la source. Ainsi « on entend par poussée d’une pulsion le facteur de motricité, la quantité de force ou la mesure du travail exigé qu’elle représente. […] Toute pulsion est une fraction d’activité. […]  La pulsion a toujours pour but de se satisfaire, ce qui ne saurait être obtenu que par suppression de l’état de tension qui règne à la source pulsionnelle même. [..]  C’est dans l’objet de la pulsion ou grâce à lui que la pulsion peut atteindre son but. Par rapport à la pulsion, l’objet est le facteur le plus variable, qui ne lui est pas primitivement lié et qui ne s’y rattache qu’en vertu de son aptitude à permettre la satisfaction. […] On entend par source de la pulsion le processus somatique qui se joue dans un organe ou dans une partie du corps dont l’excitation est représentée, dans la vie psychique, par la pulsion » (S. Freud métapsychologie).

                Si la pulsion ne se conçoit qu’à travers ses représentations ou représentants, la métapsychologie ne peut donc se passer d’examiner le dualisme entre affect et représentation. La représentation tendrait à investir - dans une opération économique - et l’affect se signale par une ‘décharge’. Nous constatons d’une part la présence des notions de perte et de création, et d’autre part la mise en avant d’une globalisation de l’affectif ou de ‘l’affectivité’, que S. Freud lie évidemment à la libido. L’affect se trouve être de l’ordre de l’événement, avec une perspective de retentissement émotionnel fort, et un postulat quantitatif de quantum d’affect). Les pulsions de mort partent, chez Freud, de la constatation de la haine, difficile à classer métapsychologiquement, et de la prise en compte des phénomènes de répétition. ‘les vrais prototypes de la relation de haine ne proviennent pas de la vie sexuelle, mais de la lutte du moi pour sa conservation et son affirmation’ (S. Freud puisions et destins des pulsions). La pulsion de mort se retrouve partout, dans toutes les instances, ce qui ne va pas sans un hiatus entre cette théorie des pulsions et la seconde topique, le ça représentant l’ensemble des exigences de la pulsion. “Aussi longtemps que la pulsion agit intérieurement entant que pulsion de mort, elle reste ineffective et ne se manifeste à nous qu’au moment où, en tant que pulsion de destruction, elle se tourne vers l’extérieur, et cette diversion semble indispensable à la conservation de l’individu, le système musculaire y trouvant son emploi. A l’époque où s’instaure le surmoi, de considérables parties de la pulsion d’agression se trouvent fixées à l’intérieur du moi et y agissent à la façon d’autodestructeurs’ (S. Freud abrégé de psychanalyse). La pulsion de mort vise le retour à un état inorganique, à un état antérieur, à une certaine stabilité, ce qui amène l’idée d’un dualisme inorganisation - organisation parfaite. S. Freud ira jusqu’à introduire le principe de Nirvana qui exprime la tendance de la pulsion de mort, ce qui ramène, au fond, au principe de plaisir avec les deux tendances vers l’homéostasie et vers la décharge ‘finale’. Elle lie l’agression, le désir sexuel, le désir de (sur)vie dans une globalité ‘irréductible’.

                Les pulsions de vie recouvrent les pulsions sexuelles et les pulsions d’auto-conservation. Elles se révèlent comme l’indispensable complément des pulsions de mort. Nous pouvons noter le basculement dune théorie plus ou moins basée sur les pulsions sexuelles â une théorie finalement tournée vers la pulsion de mort. S. Freud lui-même, dans certains passages, ne peut que remarquer que les pulsions de vie semblent ne pas correspondre au schéma général des pulsions. L’attachement de S. Freud aux pulsions de mort posera plusieurs questions, qui iront du statut de l’affect inconscient jusqu’à la question de la séduction.

                J, Laplanche proposera de garder la théorie pulsionnelle en la renouvelant, ayant remarqué qu’elle répond à quatre réquisits : « le premier réquisit est celui de la causalité, je ne dis pas forcément de déterminisme ; la notion de pulsion rend compte du fait que nous ne sommes pas cause de nous-mêmes, mais que nous sommes bel et bien poussés (getrieben). Disons même que c’est peut-être dans la théorie des pulsions et dans elle seule que se réfugie la causalité qui par ailleurs est complètement bannie, détrônée de toute pensée scientifique contemporaine au profit d’autres notions, notamment celle de légalité, que celle-ci soit d’ailleurs statistique ou non, La pulsion serait donc le dernier et véritable refuge, la patrie et le sol véridique de la notion de cause [...] La deuxième raison pour conserver la notion de pulsion, c’est sa liaison indissoluble avec des représentations. Mais ici, nos « nouveaux fondements » poussent cette exigence psychanalytique à l’extrême, Ce n’est pas une énergie X, comme le veut trop souvent S. Freud, qui s’accrocherait, on ne sait comment, à des représentations. La pulsion est véritablement la force propre des représentations, lorsque celles-ci se trouvent placés dans un certain statut isolé, séparé, qui est le statut du refoulé et de l’inconscient originaire. Un troisième point où la notion freudienne de pulsion reste féconde, c’est la liaison, comme pulsions partielles, des zones déterminées du corps et les conséquences qui en découlent, c’est-à-dire la notion de stades ou plutôt de types d’organisation correspondant à ces zones du corps et à leur fonctionnement. Nous savons que la théorie de la séduction, sous l’aspect notamment de la séduction précoce, vient donner un autre fondement à cette notion de zones érogènes. Enfin, le quatrième point où le réalisme freudien reste à suivre, c’est lorsqu’il s’agit de rendre compte des phénomènes qui font le pain quotidien de la psychanalyse : le déplacement, le retournement, la séparation de l’affect et de la représentation, la transformation en angoisse, etc. Mais précisément une théorie biologisante est beaucoup moins capable de rendre compte de ces phénomènes, qu’il faut bien nommer métabolisations, qu’une théorie faisant toute sa place aux représentations et notamment à l’inscription des signifiants énigmatiques. » (Laplanche, nouveaux fondements pour la psychanalyse). Il considère ainsi comme valable une conception basique de la pulsion, avec, toujours, la considération de l’objet - source et du but.

                Toutefois, J. Laplanche diffère de S. Freud en notant qu’en ce qui concerne la poussée de la pulsion, il accepte l’idée dune énergie seulement relativement constante avec ‘’certaines augmentations et certaines diminutions”. Sur le type d’énergie qui se trouverait à la base des pulsions de vie et de mort, sa position se situe clairement contre une énergie “spécifique », mais plutôt au niveau d’une différence d’objet : ~Pu1sion de mort et pulsion de vie sont deux aspects de la pulsion sexuelle qu’il faut donc bien arriver à définir, en nous aidant d’autres apports, notamment des apports kleiniens. La pulsion sexuelle dite ‘de vie correspond à on objet total et totalisant, elle est liée (au sens freudien du terme, c’est-à-dire maintenue de façon plus ou moins cohérente et non pas morcelée) par cette relation à un objet en voie ou en acte de totalisation. Il nous parait quelle est, de ce fait, plus vouée au déplacement métaphorique qu’au déplacement métonymique pour cette simple raison que seules des structures présentant une certaine totalité, une certaine articulation interne, sont susceptibles de se prêter à l’analogie qui conduit précisément la substitution métaphorique : il n’est d’analogie qu’entre des unités comportant, dans leur totalité, certaines structurations et donc certaines ressemblances de formes. Au contraire, la pulsion de mort correspond à l’objet partiel qui est à peine un objet, puisqu’il est, y compris chez M. Klein, instable, déformé, morcelé ; davantage voué à la métonymie qu’à la métaphore” (Laplanche, nouveaux fondements pour la psychanalyse). Il insiste sur « une mort bien spéciale que celle de la pulsion de mort : […] une sorte de mort d’avant la vie, un état inanimé de la matière. »   .

                A. Green lie la pulsion à la représentation psychique, dans une théorie vaste et complexe. « aucune théorie psychanalytique du langage ne peut être fondé en dehors de la mise ne perspective de l’appareil du langage dans l’appareil psychique. […] La seule catégorie susceptible de créer un pont entre les deux est la représentation qui connaît chez S. Freud un développement extrêmement fécond puisque celui-ci distingue: - la représentation psychique de la pulsion : forme originaire hypothétique du psychisme, ancrée dans le corps, existante à l’état natif; - le représentant - représentation de celle-ci souvent confondu avec le précédent (et parfois par S. Freud lui-même) mais qu’il faut distinguer par son lien avec les restes perceptifs, et qui est représentation de chose ou d’objet. - le représentant - représentation existe aussi sous une autre forme : celle des représentations de mots que S. Freud schématise comme un ensemble fermé par le caractère dénombrable de ses modes d’inscription […] Le représentant psychique de la pulsion est à peine de l’ordre du pensable. [.. j nous aurions affaire à une formation psychique dont toute séparation entre représentation et affect serait absente » (Green, le langage dans la psychanalyse).

                A. Green propose aussi un commentaire d’une définition freudienne “Si [hypothèse] en nous plaçant d’un point de vue biologique [en adoptant le vertex de la science de la vie, à savoir du point de vue du corps somatique nous considérons maintenant la vie psychique [la vie de l’esprit, le concept de pulsion [le concept et non le phénomène de la pulsion, entre guillemets nous apparaît comme un concept - limite [concept à la limite du conceptualisable], entre le psychique et le somatique [concept - limite à la limite, à l’entrelacs du psychique et du somatique comme le représentant psychique des excitations issues de l’intérieur du corps et parvenant au psychisme [le concept de pulsion renvoie à la notion de représentation psychique ; glissement sémantique ; ce qui était entre psychique et somatique, représentant psychique des excitations issues de l’intérieur du corps - autrement dit la pulsion, bien que localisée entre psychique et somatique, acquiert la statut de représentant psychique, elle bascule de son côté lorsqu’elle parvient au voisinage du psychique, bien qu’elle naisse dans l’intérieur du corps], comme une mesure de l’exigence de travail [mesure, donc quantité à travailler, c’est-à-dire à transformer] qui est imposée au psychique en conséquence de sa liaison avec le corporel [le psychique subit la quantité venue du corps auquel il est lié - autrement dit ce psychique est l’esclave du corporel, à qui est imposé le travail d’un corps qui lui ne travaille pas de cette manière, mais le fait travailler » (A. Green, Passions et destins des passions d’après S. Freud).

                Enfin, J. Lacan va s’attaquer dans un premier temps à la traduction de Trieb, qui effectivement ne peut se traduire par instinct ; toutefois, si le terme ‘pulsion” lui convient, il propose ensuite “Dérive”, qui n’aura pas le même succès. Lacan ne croit pas que les pulsions soient des phénomènes très liés aux processus biologiques. Il pense au contraire que la pulsion se compose de d’éléments qui ne tirent leur sens que de leurs relations réciproques, dans une logique combinatoire différente de S. Freud avec ses quatre caractéristiques. Il insiste sur le fait que la pulsion “coule” ou ‘bat’ (Lacan, écrits). En cassant le lien corps - pulsion, il se débarrasse de l’affect, dont, effectivement, il considère qu’il concerne le sujet de la conscience. Dans le Séminaire 17, il parle uniquement d’un affect inconscient ‘à savoir le produit de l’être parlant dans un discours, en tant que ce discours le détermine comme objet”. En considérant que l’affect ne décharge pas le corps, il s’expose à des critiques sérieuses. Les pulsions libidinales semblent pour lui une mythologie dont il faut se débarrasser, puisque la libido est “un mythe fluidique”. Ses positions sont pourtant en accord avec sa métapsychologie, puisque le désir sexuel viendrait du dehors, tout comme le symbolique. En fin de compte, tout ou presque vient du dehors, ce qui l’amène à déclarer que le seul désir qui compte est le désir d’être reconnu. On retrouve là toute l’expression du narcissisme, qui est véritablement le but du désir. Le principe de plaisir ne garde pas - c’est le moins qu’on puisse dire - un rôle central, comme chez S. Freud : il est inutile dans cette nouvelle vision de la psychanalyse, ce qui permet à J. Lacan d’ironiser sur celui “qui se satisfait du bla-bla-bis’. En ce qui concerne les pulsions de mort que les auteurs post-freudiens repensent sans cesse, Lacan la fait sienne, en la replaçant dans plusieurs contextes. En premier lieu, en tant qu’objet du désir, la mort est la valeur suprême. Puis, dans un contexte culture beaucoup de peuples font de la mort, et de l’attirance vers la mort, un but ultime dans un état “d’épanouissement~. En dernier lieu, Lacan replace la ‘présence” de la mort dans le contexte de l’analyse, avec tous les rapports entre fin, jouissance, masochisme, etc.

                J.B Pontalis, comme A Green, est très attaché à la pulsion de mort : “C’est dans son processus radical de déliaison, de fragmentation, de dislocation, de décomposition, de rupture mais aussi bien de clôture, processus qui n’a d’autre finalité que de s’accomplir et auquel son caractère de répétition imprime la marque du pulsionnel que s’exerce la pulsion de mort. Processus qui mime la mort dans le noyau même de l’être. » (J.B. Pontalis, entre le rêve et ta douleur), De même, quelque chose ne se perdrait-il pas : °la pulsion opère et, au terme de ses opérations de pensée, elle traverse l’image; elle fait signe, elle ne fait pas image » (Pontalis, perdre de vue)

                Les notions de pulsatilité, de résistance, d’existence sont au cœur de la pulsion : le battement de la vie (de la mort) du contenu maternel limite le battement de la vie (de la mort) du désir de la psyché Cette double limite fonde la pulsion comme existence et l’insistance, “Insister, exister” est d’ailleurs le titre d’un livre du psychanalyste B. Golse. La mère est donc la somme continue de contenu, somme que la psyché de l’enfant de cette mère se doit de dissocier, de discontinuer », voire de désagréger pour y trouver son désir. De la vie de la mère doit se produire l’inerte de la mère morte comme champ du désir vivant : c’est ici que se loge une définition de la mort : limite de la mère vivante et de la mère morte. A. Green parlait justement de la ‘mère morte” et de ‘la réserve d’incréable” ; effectivement peut-être est-ce ici aussi que se tout se perd et se forme, ici que tout est créé à partir du contenu materne avec toujours de l’incréable à créer car il reste toujours trop de contenu à transformer en désir. Le drame s’est déjà joué dans cette perte du pourtant impossible contenu. N’oublions pas que J. B. Pontalis a écrit à ce sujet ‘Les analystes n’auraient-ils jamais fini moins de faire que de refaire leur mère ?“ (Perdre de vue).

               

 

  

 

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