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Quelques remarques sur le réel

 

              

            Dans un premier temps, et sans recommencer le parcours freudien, peut-être est-ce utile de se souvenir que, dès sa célèbre lettre à Fliess de l’automne 1897, le créateur de la psychanalyse ne peut plus “tenir sa théorie primitive de l’étiologie sexuelle : “il faut que je te confie tout de suite le grand secret qui, au cours de ces derniers mois, s’est lentement révélé. Je ne crois plus â ma neurotica”. Son appui sur le réalité du vécu infantile s’estompe au profit d’une théorie proche de la constitution. En effet, si la réalité ne peut être vérifiée ou qualifiée, elle n’en a pas moins des effets « réels », mais qui se perçoivent au travers de réminiscences fantasmatiques. La séduction se trouve ainsi promue comme mise en scène d’un fantasme auto-érotique, en véritable déni de la solution de facilité qu’est la cause traumatique de la névrose. A ce propos, S. Freud écrit ‘Un hasard du matériel jadis encore limité m’avait amené un nombre proportionnellement élevé de cas dans lesquels la séduction sexuelle par les adultes ou d’autres enfants plus âgés jouait le rôle principal. Je surestimais la fréquence de ces événements (pas ailleurs indubitables), étant donné que, de plus, je n’étais pas en état, à cette période, de distinguer de façon assurée les illusions de souvenirs des hystériques dans leur enfance des traces de processus réels, tandis que, depuis, j’ai appris à résoudre maints fantasmes de séduction comme tentative de défense contre le souvenir de la propre activité sexuelle » (S. Freud cité par Musas, le réel escamoté). Le pôle du refoulement originaire se retrouve ici, comme pour l’homme aux loups qui se remémore le coït parental avec une intensité proportionnelle à celle du regard des loups sur lui. S. Freud parle donc véritablement de réalité psychique.

                Les scènes infantiles originaires sont une ‘réalité psychique’. Derrière tout cela apparaît ‘monstrueusement” la puissance des fantasmes qui sont la réalité psychique « les symptômes névrotiques ne se relient pas immédiatement à des événements réels mais à des fantasmes désirant » (S, Freud leçons d’introduction à la psychanalyse). S. Freud clarifie donc considérablement le débat qui le tourmentait pour bien admettre plusieurs points essentiels dorénavant : le réalisme psychique du fantasme, le remplacement de la réalité extérieure par la réalité fantasmée – par exemple dans les névroses -, la réalité sexuelle qui permet au sujet “d’advenir” (de se réaliser ?) à travers cette première scène traumatique. Il est possible de parler de la seule réalité qui est la réalité du désir : peut-être est-ce là que S. Freud situerait le “réel’, en tant que rencontre avec l’autre, avec le père, avec le désir de l’autre, avec son propre désir, rencontre qui, d’ailleurs, est toujours prématurée. Cette notion de réalité - dont est liée le principe de réalité, à n’en pas douter - expliquée, il convient dans un deuxième temps de voir ce que S. Freud en a fait, notamment à propos des névroses.

                Le terme de réalité psychique caractérise fondamentalement l’inconscient par ses limites: une réalité matérielle se confond avec une réalité psychique, dans le sens où le sujet interprète les événements, la différence se situant dans la durée et/ou la temporalité. On note, notamment à propos du lien entre événement infantile et fixation par libido, les deux principales références à l’enfance, d’une part veis l’événement propre, d’autre part vers ce qu’est devenu Févénement du fait de la loupe libidinale. C’est bien ‘la réalité psychique qui joue le rôle dominant9 (S. Freud, l’esquisse dune psychologie scientifique).

                Dans la seconde topique, le concept de réalité se voit attribué un autre rôle : celui d’être potentiellement perdu. Dans le cas de la psychose, ‘le moi se sépare de la réalité’, puis, dans une courageuse tentative de retour aux dépends du ça, il y a ‘création d’une nouvelle réalité” dans le délire psychotique notamment (S. Freud la perte du sentiment de réalité dans la névrose et la psychose). Dans le cas de la névrose, Nie fl~ réalise, au service de la réalité, le refoulement dune motion pulsionnelle”, puis, quand une partie du ça est refoulée, il y a création d’un ~monde fantasmatique~, avec force symptômes. La réalité est donc inatteignable, ce qui oblige le moi à un retournement ou plutôt à un ‘cabrement” (Freud) Dans la conception de la réalité freudienne se trouve bel et bien la référence au dehors, en tant que monde extérieur générateur de frustrations, en tant que désir de l’autre, en tant que père qui fait irruption, en tant que corps, en tant que base du refoulement et du déni. S. Freud insiste aussi sur l’angoisse de réel : ‘A propos de l’angoisse infantile nous voyons maintenant que l’enfant , en cas d’insatisfaction transforme sa libido d’objet en angoisse de réel devant l’étranger, mais qu’il est en général enclin à s’angoisser devant tout nouveau. Nous avons mené une longue controverse sur le point de savoir si c’est l’angoisse du réel ou l’angoisse de désirance qui est le plus originaire, si l’enfant change sa libido en angoisse de réel parce qu’il [la] considère comme trop grande E.. .1. Notre tendance nous portait à admettre la première, à mettre au premier plan l’angoisse de désirance. [. . .) La réflexion sur la phylogenèse semble maintenant régler cette controverse en faveur de langoisse de réel et nous fait admettre qu’une partie des enfants apporte congénitalement avec elle l’anxiété du commencement des temps glaciaires, et est alors entraînée par elle à traiter la libido insatisfaite comme un danger extérieur’ (S, Freud , Vue d’ensemble sur les névroses de transfert)

                Le réel ou la réalité sera très étudiée chez les auteurs post-freudiens, en tant que base, fondement, reflet, expérimentation, rapport, corrélât au triptyque sujet - objet - autre. M. Klein est plus freudienne que Freud, puisque sa réalité est toute entière renvoyée en reflet de l’activité fantasmatique, à travers le jeu de la projection - introjection. D. Winnicott considère, dans cette ligne, que la réalité se construit à travers ou par l’espace transitionnel, tenant compte de sa différenciation self non self. Nous remarquons bien ce découpage de l’extérieur, du dehors, en relation avec le dedans, qui fait que la réalité renvoie à l’objet externe’. Du côté d’Hartmann et de tous les tenants d’une certaine psychologie du moi, la réalité est clairement perçue comme le pôle extérieur constitutif et adaptatif du moi. O. Rank, lui, instaure la naissance comme origine de l’inconscient et dernier choc biologique de la vie psychique, rappelant en cela la conception freudienne de la réalité originairement traumatique. W. Reich développe une conception de la réalité entre le biologique primaire (libido) et le répressif (société), sur un plan matériel génital : il soutient même une certaine énergie d’orgasme et de jouissance. Son penchant vers la sexologie et la biologie le ramène aux conceptions freudiennes primitives de décharge sexuelle (origine des névroses), avec le concept de symptôme comme empêchement de satisfaction dans la réalité. Malgré tout, il repense la notion de réalité du corps, à travers le rapport psychique somatique, fondement complexe de la psychanalyse. Seul est réel ce qui n’est pas là, pensait D. W. Winnicott : certaines personnes auraient effectivement une réalité psychique constitué seulement d’objets n’existant que par leur capacité à donner du déplaisir.

                S.Freud insiste bien sur la réalité en tant que vérité originelle potentiellement refusable dans les névroses et les psychoses. Ce qui est refoulé peut faire retour dans le conscient sous une forme symbolisée, réappropriée, tandis que le rejeté revient sous la forme dune construction délirante. Très intéressante sur la plan métapsychologique, cette différence ne s’établit pas aussi clairement que cela chez beaucoup d’auteurs post-freudiens. De plus, il est connu que S. Freud a choqué en parlant de la ‘réalité de la csatrationu, que l’enfant refuserait chez la femme. S’agit-il de fantasme ou de réminiscence de la scène originaire ? Difficile cependant de lui faire grief d’une approximation ou plutôt d’un raccourci, si ce n’était quelle prouve tout de même la difficulté de S. Freud d’assurer tout l’enveloppe métapsychologique de la réalité. L’appareil psychique protège l’enfant, mais de quelle véritable frustration, de quel retour, de quelle représentation ? Et pourquoi accepter le cadre du psychanalyste comme base de la réalité?

                J. Lacan, à son habitude, récuse tout en bloc, en refondant dans sa trilogie RSI les notions de réalité et de réel. A la suite de Freud, il insiste sur la frustration, mais en la considérant comme manque imaginaire d’un objet réel, manque qui ne peut être ni comblé par le remplacement, ni sanctionné par ce qu’il appelle la Loi. La privation, selon sa terminologie, correspond, elle, à un manque réel, pouvant être sanctionné par la Loi, d’un objet, lui, symbolique. La castration, par le biais d’un agent réel - le père - , se situe dans le manque symbolique d’un objet imaginaire. En ce sens-là, J. Lacan peut permettre l’utilisation par S Freud de l’expression “réalité de la castration ». Ces distinctions lacaniennes fort subtiles l’autorisent à insister sur la signification dans l’inconscient du monde extérieur, à savoir l’intégration dans une histoire qui fait intervenir les parents, le surmoi. Le message de castration de la mère ne recueille au départ qu’une faible écoute, mais c’est après-coup qu’il est peu à peu intégré. Dans le ‘réel’, aucune réalité psychique ne peut être admise, en tant que le manque ne peut prendre de sens que dans un ordre symbolique ~ ainsi, “que le père mort soit la jouissance se présente à nous comme le signe de l’impossible même” (Lacan, écrits). Le réel est bien impossible

                Le réel a une fonction propre, qui se distingue de la réalité. Suite au stade du miroir, J. Lacan pense la réalité dans une corrélation au spéculaire. “La formation du stade du miroir s’avère pour nous dès lors comme un cas particulier de la fonction de l’imago qui est d’établir une relation de l’organisme à sa réalité” (Lacan, écrUs). Toutefois, le réel existe bien, ce qui se dessine simplement dans les psychoses où J. Lacan considère qu’il est forclos, par non accès au symbolique par non opération du Nom-du-Père. Le réel est toujours à sa place, comme résistance. Chez Lacan, le réel s’oppose en quelque sorte au signifiant automatique : la réalité soutenue par le symbolique.      Ces conceptions étonnantes ne laisse pas indifférent, puisque, malgré un autoritarisme de la terminologie, malgré tant d’incertitudes, l’essentiel se situe bien dans la rencontre réel - sujet, impossible - réalité, langage - réel, signifiant - &riture du réel. Quelle est la réalité du sujet ? Il écrit ainsi : “c’est pourquoi rien ne saurait plus égarer le psychanalyste que de chercher à se guider sur un prétendu contact éprouvé de la réalité du sujet. [c’est] une relation qui, par ses règles mêmes, exclut tout contact réel” (112ca12, écrits)

                Le rapport à la vérité se situe-t-il dans la réalité ? “La vérité peut être retrouvée ; le plus souvent déjà elle est écrite ailleurs . A savoir:

-              dans les monuments : et ceci est mon corps, c’est-à-dire le noyau hystérique de la névrose où le symptôme hystérique montre la structure d’un langage et se déchiffre comme une inscription qui, une fois recueillie, peut sans perte grave être détruite;

-              dans les documents d’archives aussi: et ce sont les souvenirs de mon enfance, impénétrables aussi bien queux, quand je n’en connais pas la provenance;

-              dans l’évolution sémantique ; et ceci répond au stock et aux acceptions du vocabulaire qui m’est particulier, comme au style de ma vie et à mon caractère

-              dans les traditions aussi, voire dans les légendes qui sous une forme héroïsée véhiculent mon histoire;

-              dans les traces enfin, qu’en conservent inévitablement les distorsions, nécessitées par le raccord du chapitre adultéré dans les chapitres qui l’encadrent, et dont mon exégèse rétablira le sens.” (Lacan, écrits)

                Le réel, pour Lacan, se trouve bel et bien dans son irréductibilité et son absence paradoxale. S. Leclaire, pour le “démasquer”  le présente comme un non - rupture qui se manifeste par le manque qui apparaîtrait, à travers l’analyse de la castration. S. De Mijolla-Mellor en déduit donc subtilement que le réel “en est ici comme de l’oeuvre architecturale qui est à la fois lutte contre la gravitation et le vide et à la fois donne accès à labime qu’enserre et cache l’espace”.

                L’œuvre de A. Green est considérable, innervant tout le champ de la psychanalyse. Nous avons d’ailleurs déjà longuement cité ses contributions, mais sans démontrer sa vision globale du corpus métapsychologique. Sa pensée à la fois claire et complexe propose une vision du sujet, du langage dans une théorie de la représentation et de l’affect, qui est bien sûr à mettre en parallèle à celle de Lacan. Bien entendu, le réel et la réalité ne sont pas les fondements de la doctrine d’A. Green, mais, le discours vivant qu’il propose, les doubles références de sa métapsychologie, le rapport corps - sujet sont indiscutablement une théorie bien attachante pour qui veut voir autre chose qu’un langage désincarné, psychopathe ou psychosomatique, qu’une idéalisation de la coupure ou du biologisant, qu’une psychnalyse limitée à une psychologie classique de névrosés.

                J. Lacan, comme nous lavons vu, pense qu’on peut considérer la répression - le mécanisme essentiel de défense contre l’affect - comme un “succédané mineur du refoulement” (Green, le discours vivant), et que l’affect est négligeable si l’on s’intéresse à l’inconscient. A. Green pense au contraire que, chez S. Freud, il est bien fait état d’une transformation de la pulsion secondairement en représentant - représentation et en représentant - affect, ce qui donc ne permet pas de plaisanter sur la place de l’affect . De plus, le refoulement est en réalité la répression de l’affect. S. Freud conclut d’ailleurs à la fin de son parcours que l’on peut bel et bien parler de “sentiments inconscients”, à la condition d’admettre que l’affect puisse se passer du langage pour parvenir à la conscience. La position lacanienne est difficile à tenir quand S. Freud écrit, dans “le fétichisme” en 1927, que le refoulement porte sur l’affect et non pas sur la représentation.

                Qu’est-ce donc que la réalité, si ce n’est dans le discours vivent, dans la représentation, dans l’affect, dans le corps ? A. Green, sans “biologiser” à l’extrême, reste très attaché à des conceptions rappelant M. Klein et son propos, notamment sur l’affect qui stimule l’activité de la conscience, rappelle le rapport lacanien du corps et de l’image, objet de fascination pour le Moi. A. Green écrit d’ailleurs dans une célèbre formule “l’affect est la chair du signifiant et le signifiant de la chair”. Il est cependant intéressant de remarquer combien A. Green rapproche de la mère tout ce qui tourne autour d’un certain réel, d’un certain immuable, d’un certain incréable”, d’un certain roc, veillant à bien articuler ce qui est représentation, création, vérité. Citons Fun de ces articles majeurs, axé sur la création à propos de l’œuvre de M. Proust : On comprend qu’à ce moment le créateur établit un nouveau rapport à l’œuvre. Il demeure aussi proche que possible de ce noyau maternel, cependant qu’il l’observe à distance, d’un oeil bienveillant mais critique pour censurer, raturer, modifier, refaire inlassablement son apparence jusqu’au moment où l’œuvre devient représentation présentable. L’œuvre atteint alors sa puberté. Elle est formée. Le temps est venu pour elle de subir l’épreuve de son exposition par un véritable rituel initiatique. Ce travail de l’art consiste à conserver la vie de ce noyau maternel informe, qui a été la source vitale de l’œuvre, en lui donnant la forme que sa substance commande, pour l’inscrire dans le procès de la filiation artistique. Ceci alors même que l’accomplissement de ce travail poursuit le but d’y faire reconnaître une césure qui plaiderait en faveur de son originalité. Double identification à l’œuvre chez le créateur : maternelle pour accéder à ce noyau, ou se laisser envahir par lui, paternelle pour en faire un objet d’art, c’est-à-dire un objet culturel. Le travail artistique se rapproche alors au sein du créateur d’une scène primitive à la fois continue et discontinue” (Green, la réserve de l’incréable, in la déliaison).

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Le rôle d’une mère, c’est d’être là pour être quittée  » (Anna Freud)
 

 

 

 

 

« Je suis te dire que je m’en vais. Tes sanglots longs n’y pourront rien changer » (S. Gainsbourg)