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Les temps du bébé
Tout en les questionnant avec acuité, l’essor actuel de la psychiatrie périnatale remet en question à la fois la psychanalyse et la théorie de l’attachement. Le succès considérable de ces deux modèles féconds semble apparemment créer des tensions entre, d’un côté, partisans d’une vision plus proche de l’étayage freudien (la question de l’absence de l’objet, le statut de la représentation mentale ou encore la place de la sexualité infantile) et, d’un autre côté, adeptes des conceptions de Bowlby, centrées autour de la bouche, théâtre de l’accroche, de l’inscription, de la disjonction, lieu de transformation des substances maternelles incorporées en mots. Il nous semble pourtant que le corps du bébé ne soit pas le lieu du grand écart qui devrait être fait pour maintenir des édifices construit des terrains différents, mais bien plutôt une preuve vivante que la psychanalyse et l’attachement ne seraient que deux visions complémentaires d’une même conception du parcours psychique, centrée selon nous sur l’interaction dynamique entre ce qui est reconstruit et ce qui se construit, à savoir l’imbrication totale entre une forme de passé et une forme de présent. La cocréation qui en résulte peut alors être vue sous plusieurs formes, selon le choix de la temporalité. Nous allons essayer en premier lieu de présenter succinctement ce qui questionne dans le « temps » du bébé par rapport à l’avènement psychique de la personne pour aller ensuite vers la formulation d’une hypothèse sur la multitemporalité du parcours psychique, avant d’évoquer, pour finir, quelques perspectives. Le bébé a une place à part. Ni nourrisson - tube digestif éponge de son environnement, ni être tout-puissant doué de compétences extraordinaires, le bébé est une personne à part entière avec un caractère lui permettant de construire bien avant sa naissance et avec sa mère un ensemble de schémas qui seront la base de son parcours psychique. Au croisement de l’exogène et de l’endogène, l’étude du bébé nécessite de prendre en compte ses compétences propres et celles des adultes qui s’occupent de lui (en position maternelle). D’un côté, tout un courant de recherches tente de préciser les diverses compétences du bébé, interactives, sensorielles, sociales, motrices ou bien encore cognitives. Mais déjà, à ce niveau, l’environnement joue un rôle actif de régulateur des états de vigilance de l’enfant : « l’enfant est tenu au chaud, manié, baigné, bercé et appelé par son nom. Dans son environnement, c’est peu à peu que des parcelles de la technique des soins, des visages vus, des sons entendus et des odeurs senties seront juxtaposées pour composer un seul être qu’on appellera la mère » (D. W. Winnicott). L’adulte en position maternelle place sous son contrôle une partie du système de pare-excitation du bébé, pour le maintenir perpétuellement dans un état ni trop ni trop peu excité ou stimulé. L’enfant, dès lors, développe de façon exponentielle des capacités fines d’auto-régulation de ses états de vigilance, notamment à l’aide de sa bouche à travers des succions ou têtées à visée hyper- ou hypo-stimulatrices. Du côté de l’adulte « caregiver », c’est par la qualité de ses identifications régressives qu’il peut se mettre en résonance avec le bébé, et ainsi trouver éventuellement les réponses adaptées aux signaux envoyés. C’est au fur et à mesure de l’accroissement des capacités de fonctionnement intersubjectif du bébé que l’accordage affectif avec l’adulte prend toute sa dimension, le bébé devenant capable, à l’instar de cet adulte, de produire des signaux structurellement isomorphes au message perçu, éventuellement de manière transmodale. En renforçant le narcissisme, la communication ainsi établie ouvre la voie à la subjectivation via le renforcement des compétences du bébé concernant la connaissance et la gestion du tiers. Le temps du bébé n’est pas seulement imbriqué dans le temps des premiers donneurs de soins (la mère particulièrement), il est aussi intriqué dans un temps transgénérationnel. Concernant cette forme de transmission (le « mandat » de Lebovici), de nombreuses recherches se développent actuellement, dans le champ de la psychiatrie périnatale ou de la cure, particulièrement en ce qui concerne les « trous » de communication entre générations. A. Green a ainsi proposé un « travail du négatif » qui permet d’approcher et donc de conceptualiser ce qui est de l’ordre du non-dit, issu souvent de secrets de famille. Le « télescopage des générations » (Faimberg) comme les « visiteurs du moi » (A. de Mijolla) peuvent parfois expliquer la création de profondes failles dans l’accès à l’intersubjectivité, des failles capables de lourdement détériorer la capacité ultérieure de la personne à fonctionner dans le schéma psychique multitemporel que nous décrirons dans la deuxième partie. « Des cadavres ont duré autant que des pyramides », écrivait déjà Voltaire. Les consultations parents-bébé révèlent, à elles seules, toute l’étendue du rôle de messager de l’accordage affectif dans le cadre des transmissions transgénérationnelles, essentiellement dans ce cas des parents vers l’enfant. Il suffit aussi de citer la désormais classique forte corrélation entre la cotation de la mère à l’Adult Attachment Interview de M. Main et les résultats du bébé au test de la strange situation : à 80% selon P. Fonagy, une mère qui se représente des liens d’attachement précoces de manière sécure crée chez son bébé les conditions d’un attachement sécure. Notons qu’il s’agit ici non pas d’un lien fort entre la mère quant elle était bébé et son enfant, mais d’un lien fort entre le bébé reconstruit de la mère (le passé tel qu’il apparaît dans le présent de cette mère) et le bébé (son présent). En plus d’être lié au temps reconstruit du donneur de soin, le temps du bébé doit aussi être perçu dans le cadre du processus paternel. En effet, le niveau originaire de fonctionnement psychique est marqué par la question de la peau commune du bébé et de sa mère, une sorte d’enveloppe dont les fluctuations génèrent des bosses et des creux puis des trous, créant de l’écart. Il serait cependant bien illusoire d’y voir une unité fusionnelle : c’est l’imperfection de l’enveloppe primitive qui lui donne son existence. « La pensée, c’est la pensée de la différence » (J. Schaeffer) même s’il restera toujours des « restes intraduisibles » (Laplanche). Progressivement, l’instauration des liens dyadiques se renforce, l’enfant ancrant ses premières élaborations dans les écarts précédemment créés, créant des stratifications propres. Désormais, le bébé vit dans une position difficile liant la perte de la dépendance absolue à la nécessité de vivre dans un certain chaos (Thom ou Edelman en proposent chacun une vision personnelle). De la qualité et de l’intensité de la primitive mœlle psychique et de ces premiers liens dyadiques découleront, indirectement, la qualité et l’intensité de l’émergence identitaire. « Les pliures semblent une des premières représentations du contenant, à la charnière de la bi- et de la tri-dimensionnalité » (Haag). Le désinvestissement de la mère au profit du tiers permet alors à l’enfant « d’établir la connaissance de son existence et de sa continuité » (Lebovici) : un « vécu continu » (Winnicott) se met en place avec l’intériorisation de l’objet, dans un processus allant de la triade à la triangulation intrapsychique en passant par la triadification interpersonnelle. C’est sur le fond de ces triangulations de type préoedipien que s’organise la triangulation oedipienne mère-bébé-père, puisqu’il nous semble clair que le père n’est que « ce qui remplit peu à peu l’espace du tiers ». Ainsi, les images du monde représentationnel de la « mère » mais surtout les écarts entre ces images et ce qui se construit fondent le tiers. L’émergence du père renvoie dès lors à sa place dans les représentations de la mère, liées à la qualité de son fonctionnement oedipien. Plus encore, c’est son intégration oedipienne qui va mettre la mère en capacité de laisser créer des espaces tiers dans le psychisme de son bébé, c’est-à-dire en capacité d’accepter de s’appuyer sur un « père » nourricier qui approvisionne la dyade (donc de type préoedipien). Pour le bébé, le temps de son « père » se lie intrinsèquement aux temps des images de père dans le psychisme de sa mère, ce qui renvoie à la problématique de la « censure de l’amante » (Braunchsweig, Fain) ou de l’image de l’élu chez une femme. Non seulement le statut du père dans le temps de l’enfant nous entraîne vers l’intégration oedipienne du père chez la mère, mais aussi il nous renvoie à des difficultés d’ordre phénoménologique. Même occulté par le débat entre attachementistes et psychanalystes, la réflexion sur l’articulation entre phénoménologie et psychanalyse livre pourtant un renseignement de premier plan concernant le temps du bébé : elle impose le corps comme outil originaire de la symbolisation. Autrement dit, la psychanalyse naît sur le terreau corporel phénoménologique, faisant primer l’intersubjectivité sur la subjectivité. En aucune manière, ni le père, ni le sujet ne peuvent être préexistants comme structure originaire se révélant à elle-même. Tout conflit étant salvateur, tâchons de ne pas voir dans l’articulation entre phénoménologie et psychanalyse l’absence d’un conflit qui est bien réel, mais bien plutôt le fait que le temps du phénoménologue et du psychanalyste n’étant pas le même, les images des structures sous-jacentes ne peuvent être identiques. Peut-être qu’une hypothèse multitemporelle éclairera ces différents aspects du temps du bébé.
Dans le registre psychanalytique, contrairement à beaucoup de détracteurs, R. Diatkine avait montré que le bébé se situe d’emblée dans l’après-coup. Le temps retrouvé de la psychanalyse et le temps immédiat des théories développementales posent le problème de la linéarité et de la circularité temporelle, apparemment incompatibles. Il nous semble pourtant que c’est l’intégration psychique du temps qui cristallise l’accès à l’intersubjectivité. En effet, les premières inscriptions psychiques, nous l’avons dit, se créent à partir de « pliures » de l’enveloppe maternelle. A l’instar des physiciens qui pensent que le vide (ou le trop-plein primitif) contient toujours un certain « bruit », c’est à partir des écarts que se créent les premières « pensées ». Le fœtus puis le bébé métabolisent dans un même mouvement la temporalité et la spatialité des écarts, en se « disant » par exemple « avant, après, donc à côté de ceci, il y a cela ». La contingence spatio-temporelle crée l’inscription psychique, ce qu’ont montré Stern concernant l’accordage affectif ou Haag à propos des manœuvres intra-corporelles du bébé. Dans un deuxième mouvement, c’est la contiguïté entre écarts qui prend un sens, par exemple « cet éprouvé-ci est en lien avec cet éprouvé-là ». Dans un troisième temps, ce sont les fréquences de ces blocs contigus d’éprouvés qui commencent à signifier, avec le développement de sortes de « rites ». Enfin, ce sont les rythmes dans ces rites qui forment le dernier niveau, leur intégration permettant la souplesse psychique. Le plaisir et le déplaisir ne sont pas respectivement liés à la décharge et à la tension, mais bien plutôt imbriqués dans un jeu dynamique des éprouvés, un jeu somme toute assez musical. L’enfant décode, via un détour par « l’autre », son propre vécu affectif et émotionnel dans un processus dynamique au niveau de ses affects, en comparant sans cesse les réactions de l’objet à ces modèles internes existants. « Aucun psychisme ne peut s’instaurer ni s’éprouver comme tel sans se donner d’abord à penser à un autre psychisme » (Green). Toute séparation ou retrouvaille de l’objet est donc le lieu de réorganisation contingente interne. Tous ces mouvements entre adulte et bébé se font dans un espace de récit, un endroit où et le bébé et l’adulte induisent chez l’autre quelque chose de leur histoire personnelle et commune. Ce processus dynamique de type transférentiel porte en lui-même le risque d’être clôt et donc mortifère : s’il ne l’est généralement pas, c’est que quelque chose intervient qui empêche une relation de type exclusive, au sein même de l’adulte donneur de soin. Le tiers, nous l’avons dit, émerge dès les premières inscriptions psychiques, à travers de multiples triangulations partielles, de type prégénital préfiguratives de la triangulation oedipienne. C’est un jeu triangulaire « à tiers substituable » où tout ce qui est non-mère et non-bébé préfigure du père, avec comme question centrale la problématique du basculement de l’interpersonnel à l’intrapsychique, elle-même intrinsèquement liée à la question de l’étranger-dans-la-maison qui va être intégré au psychisme. Et cet étranger peut être assimilé à l’inconscient, celui qui, selon nous, n’est que la dénomination du lieu d’intégration de la multitemporalité primitivement d’origine parentale. En effet, de la même manière que l’huître ne peut créer sa perle sans grain de sable, le fœtus puis le bébé ne peut créer d’inscription psychique sans disjonction temporelle, sans phénomène qui lui dise « là, il y a quelque chose de différent ». Il crée ainsi de l’information interne grâce à ses propres mécanismes de métabolisation (potentialités entre autres de type génétique) à partir d’éléments environnementaux parentaux. L’après-coup, le transgénérationnel, somme toute l’entière conflictualité parentale se retrouvent au sein même du psychisme de l’enfant. La zone d’inscription psychique fonctionnant de fait avec des « temps » différents, nous pouvons assimiler l’inconscient à cette multitemporalité, ou plus exactement c’est l’espace de l’inconscient qui est nommé le temps, et réciproquement. Pour nous, l’inconscient (freudien) doit être perçu comme la métabolisation toujours inaccomplie du temps, bascule perpétuelle entre avant, présent et après. Sa mise en place dans les premiers temps de la vie ne peut se faire que chaotiquement, dans un maelstrom psychotique ou autistique, avec turbulences sensorielles, psychiques, signe de recherche de contenance maternelle provisoirement délicates à obtenir. Dans le « grain » de cette tempête, la qualité du mat du bateau et de son équipage priment, comme le sont les potentialités d’accordage entre maman et bébé. Si le bébé crée ainsi de l’information à partir d’inscriptions dans son « inconscient » d’informations externes de type multitemporel, le registre de ces dernières nous ramène à la problématique du temps de la mère, et donc au parcours oedipien de la femme et de l’homme. En effet, schématiquement, l’homme laisse une partie de lui-même, soit le petit garçon qu’il était, « gagner » en épousant sa mère (et ainsi se substituer à son père et le tuer), et dans un même mouvement il développe une autre partie de lui-même pour être en capacité d’épouser une femme (et ainsi être comme son père). Psychiquement, ces deux fonctionnements en miroir concourent à l’asymptotique liquidation oedipienne, la problématique étant seulement la part respective des deux : le petit garçon qui épouse sa mère reste à jamais l’enfant présent en chaque homme, la part d’enfance nécessaire, la part de création permanente. L’autre enfant, lui, ne crée pas mais construit en permanence pour se donner les conditions et les capacités d’être toujours éligible pour l’établissement d’un foyer, préalable au nécessaire nouveau. Cette disjonction apparente est entre autres symbolisée dans la mythologie grecque par Œdipe qui épouse sa mère Jocaste, Hyllos qui tue sa belle-mère Iolé mais surtout par Ulysse. En effet, Télémaque, l’enfant de la femme représentant l’Ulysse du passé (Pénélope) épouse Circé, représentant Ulysse du futur, tandis que Télégonos, l’enfant de la « nouvelle année » d’Ulysse (eu avec celle qui ne représente pas son passé, à savoir Circé), épouse Pénélope. Télémaque-Télégonos représente la même figure filiale de liquidation oedipienne, le héros restant la figure paternelle Ulysse. Il est à noter enfin que celui qui, dans la mythologie, tue le héros quasi-invincible Ulysse, est Télégonos, exactement selon la prédiction de l’oracle avant la guerre de Troie, et de surcroît au cours d’un très bref affrontement à l’aide d’un simple dard de raie. Dans l’imaginaire, la place est libre pour l’enfant qui représente l’identification à son père, à savoir Télémaque, le « légitime » au détriment de celui qui tue le héros. Du côté de la femme, le parcours révèle des similitudes et des différences avec celui de l’homme. Ainsi, la femme laisse la petite fille qu’elle était « gagner » en épousant son père (et ainsi se substituer à sa mère et la tuer), tandis qu’une autre partie d’elle-même se développe pour être en capacité d’élire un homme en construisant en elle le creux nécessaire pour l’accueillir, et donc potentiellement créer du nouveau en concevant des enfants, comme sa mère. Il se crée donc une dynamique oedipienne entre homme et femme autour de l’établissement d’un foyer, lieu de l’émergence de « nouveau ». « Je vais donc enfin vivre seul. Et déjà je me demande avec qui », disait Guitry. Enfin, comme c’est exactement la femme qui, au creux d’elle-même, créera ce nouveau, c’est exactement elle qui crée du nouveau « intrapsychiquement ». Dans une étonnante « faille » spatiotemporelle, c’est la multitemporalité de la femme – et donc de la mère –, issu de son accomplissement oedipien, qui lui permet de créer les conditions d’un passage vers l’intrapsychique. Le psychisme du bébé naît du fonctionnement oedipien « en creux » de la mère. Le psychisme fonctionne ainsi sur deux tableaux ou mouvements permanents très imbriqués, l’un orienté vers l’avant, l’autre vers l’après, c’est-à-dire que tout se fait à la fois dans l’instant et dans l’après-coup, et transgénérationnellement. Le bébé est le résultat et le symbole d’une multitemporalité du fonctionnement psychique, dont les perspectives sont nombreuses.
« Quelque chose est manquant, inconnu ou inexprimé sur ce point », écrivait Freud à propos de la sexualité féminine. Il est vrai que les conditions du passage vers l’intrapsychique que seule la mère peut créer à partir de données de type interpersonnel sont peut-être à jamais interdites, en tout cas bien en deçà des mots. Il est vrai que seule la part d’enfance en chacun est en mesure d’approcher cet zone de blanc maternel. Certains authentiques créateurs laissent apparaître inconsciemment dans leurs œuvres des traces de mère, des traces qui semblent « vivre » sans leur auteur. C’est effectivement le fonctionnement de l’enfant présent en chacun qui est le côté créatif, l’autre fonctionnement étant, nous l’avons dit, du côté d’une éternelle construction et reconstruction (un mouvement perpétuel sisyphien). Ces deux visions du mouvement psychique interne ne sont pas l’un pour l’autre des boulets créant de l’inertie : bien au contraire, c’est la création permanente du côté de l’enfant qui est le terreau, l’inconscient nécessaire pour l’autonomie d’un autre fonctionnement complémentaire : ce sont donc les chaînes inconscientes liées au « passé » qui sont indispensables à la « liberté » individuelle. Ce sont les restes d’attachement qui garantissent paradoxalement l’indépendance. « Désormais, mon discours pour ce dont j’ai mémoire sera plus pauvre encor que celui d’un enfant dont le lait maternel mouille toujours la langue » (Dante). Hergé fait ainsi partie des extraordinaires créateurs dont les oeuvres laissent apparaître ce fonctionnement psychique multitemporel. Ainsi, il est convenu de qualifier Tintin d’éternel enfant, sans âge, sans sexe, éternel, autour duquel gravite une foule de personnages. Sans pouvoir ici détailler plus avant, il nous semble que Tintin ne soit que symbolique, représentant l’enfant éternellement « en quête ». L’autre personnage finalement central, Haddock, apparaît au tiers de l’œuvre, mais il prend immédiatement un statut tel qu’Hergé lui-même considérera que les fans le privilégient trop au détriment du véritable héros (selon lui) Tintin, même s’il est bel et bien son personnage préféré. Au travers d’une œuvre où transparaît tout le travail psychique créateur d’Hergé, Haddock prend en effet une dimension humaine phénoménale : celui qui boit, celui qui sauve, celui qui recherche ses origines, celui est perclus de doute et d’interrogations mais qui décide toujours au bout du compte, celui qui pense à Moulinsart au cœur de l’Himalaya, celui qui affronte son père et la séparation d’avec sa mère-Castafiore. Dans le dernier opus inachevé (Tintin et l’Alph-art), Haddock est même fier de voir une sculpture représentant le H de son nom, alors que Tintin est sur le point de mourir, pour être probablement transformé en compression ratatinée (à la César). A ce moment-là, Hergé est en train de mourir d’une leucémie : peut-être Tintin représentait-il la partie leucémique d’enfance de Hergé, une partie dont il n’a pu se sortir. Tintin est l’enfant du passé, celui dont on se souvient, à l’instar de Télémaque, et Haddock l’enfant de la nouvelle année, celui qui tue le passé, à l’instar de Télégonos. Le capitaine, en étant le symbole central des difficultés transgénérationnelles dues à un fantôme dans l’histoire de sa mère (Tisseron), nous prouve qu’il y a basculement permanent entre l’enfant (Tintin, Tchang) et son complément, dans un jeu multitemporel, transgénérationnel, dont le but est l’impossible liquidation de l’enfant et l’éternelle quête pour faire émerger le nom de son complément. Hergé meure avant que Tintin ne meure et sans pouvoir donner son nom (son « H ») à Hergé – Haddock. A l’instar des vrais créateurs, Hergé laisse dans ces planches comme les peintres dans leurs tableaux ou les compositeurs dans leurs partitions, des traces d’inconscient trahissant un fonctionnement psychique multitemporel, des traces comme autant de braises qui irradieraient perpétuellement, même quand le feu est éteint, sans qu’aucun tiers n’ait pu et donc ne puisse les refroidir. Cet aspect fondamental de la multitemporalité du fonctionnement psychique du bébé (irriguant toute la vie de la personne) peut être perçu non seulement chez certaines personnalités extrêmement créatrices mais aussi chez les personnalités à la structure psychique altérée. Ainsi, un auteur comme Bergeret, à travers ces études poussées sur les patients limites, a pu développer une thèse d’un fonctionnement limite de la petite enfance, fonctionnement qui peut dans certaines circonstances perdurer pathologiquement une partie de la vie : « Nous ne pouvons méconnaître la persistance, toute la vie durant d’un sujet, de l’interférence sur le développement de l’imaginaire sexuel, des séquelles des fixations établies à l’étape narcissique initiale, puis de l’intégration plus ou moins heureuse (et jamais parfaite) de cette étape dans le courant sexuel ».Il nous semble que, véritablement, la pathologie limite révèle la perduration d’un fonctionnement particulier du bébé. Ces personnes-là sont souvent psychiquement en état de transfusion psychique, les symptômes apparaissant quand la situation de transfusion est un tant soit peu modifiée. Cette transfusion, instituée par la mère des premiers temps, se régule dans l’accordage–désaccordage dynamique des premiers mois pour basculer vers une quasi-transfusion du tiers, basculement institutionnalisé, nous l’avons dit, par l’accomplissement oedipien de la mère. La perpétuation d’un fonctionnement « limite » ne remet pas en question la structuration psychique de la personne, mais la laisse dépendante de perfusions extérieures, au moins tant qu’une crise structurante n’advient pas, une crise fondamentale qui se joue généralement de manière progressive et atténuée dans les bras maternels des premiers mois de la vie, autour ce que Lacan nommait le stade du miroir. « Par delà la psychopathologie des états limites, il en résulte un cadre théorique général, sorte de trièdre des modèles de référence » (B. Brusset). En sus des fonctionnements limites, l’étude délicate des pathologies psychotiques et donc notamment autistiques révèle les extrêmes difficultés du passage de l’interpersonnel vers l’intrapsychique. Selon le caractère du bébé (dicté aussi par des potentialités génétiques), le bain psychique du donneur de soin laissera ou non la possibilité de développer une structure « limitée » par le tiers. Un bébé doit être porté, soutenu, enveloppé par des bras maternels, car les zones où il n’est pas ainsi soutenu sont les zones potentielles de « non-droit », de « non-nom », celles où le tiers ne pourra intervenir et peu à peu réguler. Ce sont des zones qui empêchent le psychisme de se globaliser, c’est-à-dire qui ne permettent pas aux différentes zones (que l’on imaginer spatio-temporelles, ou multidimensionnelles) de former un tout, et donc permettre la dénomination, par l’extérieur, du « sujet ». Ce sont les aspects quantitatifs et qualitatifs de la subjectivation qui signent les parts respectives des fonctionnements psychotique, limite ou névrotique de la personne. L’accès à l’intersubjectivité est ainsi toujours partiel (en aucune manière tout-ou-rien), ce qui nous permet de conceptualiser tout un gradient qui pourrait être le socle de la psychopathologie : sans trop détailler, en premier lieu apparaîtrait l’absence psychotisante d’intersubjectivité, puis tout une série de pathologies qui irait des autismes de type Kanner avec atrophie de l’intersubjectivité aux fonctionnements limites avec hypertrophie de l’intersubjectivité, pour finir vers les états « normaux » de type névrotique. C’est ainsi que l’étude du bébé ne peut être perçue sans que les conséquences sur la psychopathologie en général ne soient abordées. Nous voyons même dans ce panel incomplet des pathologies de l’intersubjectivité (de surcroît compatibles avec des avancées génétiques) une justification clinique de fait que le fonctionnement du bébé est bien centré sur la problématique du temps de la mère, un temps lui-même à plusieurs dimensions internes, nous l’avons dit, passé, présent et futur. Tout renvoie dans l’analyse psychique d’une personne à ses premiers schémas de fonctionnement, et ses répercussions dans l’après-coup. « C’est vraisemblablement la qualité et l’intensité de ce qui se joue en ces espaces originaires qui différencient authentiques créateurs et psychotiques de tous les autres » (R. Cahn). Pour qu’une personne puisse modifier sans rupture grave le fonctionnement psychique d’une autre, il est nécessaire qu’elle soit perçue partiellement en situation de « caregiver », donnant une contenance, un espace, un temps nécessaires à l’établissement d’un transfert. Freud n’avait pas juste effectué un formidable retournement en analysant son contre-transfert, il avait, pour la première fois, compris que c’était ce jeu transfero-contre-tranférentiel qui agissait comme la mère des premiers temps. Nul besoin d’ajouter en quoi une thérapie visant à soigner un symptôme n’a donc rien de commun avec une analyse poussée, en face à face ou sur un divan, dans un espace-temps donné par un analyste contenant et capable de s’accorder comme il s’est accordé petit avec sa « mère ». Il est aussi intéressant de noter qu’en sus de ces personnes capables de fournir un socle auquel le patient peut s’arrimer un temps, il existe d’autres personnalités au psychisme particulier qui peuvent ponctuellement s’accorder à un autre psychisme. Nous n’expliciterons pas ici le cas des jumeaux, particulièrement celui des vrais jumeaux, dont l’étude des liens poussés pourraient révéler en quoi le jeu d’accordage est intense, et peut même se produire « à distance » (espace-temps). Par contre, au milieu d’une jungle de charlatans, existent probablement des personnes qui se disent « voyantes » ayant une réelle capacité d’accordage avec le consultant. Ainsi, il est bien connu que les rêves mélangent allègrement le passé, le présent, le futur souhaité : en cela, même inaccessibles, ils sont la preuve d’un inconscient qui ne tient pas compte du « temps » de la vie quotidienne, mais seulement de contingence spatio-temporelles. Il est possible d’envisager des personnes possédant des capacités intersubjectives ultrasensibles leur permettant de « voir » dans le psychisme d’une autre. Ces supposés « voyants » semblent d’ailleurs insister d’une part sur le fait qu’ils ne voient pas, mais qu’ils ont de multiples impressions sur tous les canaux sensoriels, et d’autre part qu’ils ne savent pas si ce qu’ils perçoivent est du passé, du présent ou un futur qui se dessinerait. L’analyste aussi se doute parfois de qu’un analysant va dire tôt ou tard, et son interprétation vient généralement clore tout un travail conceptuel de l’analysant à travers le corps-psychisme de son analyste vers la « sortie » en mots de ce qu’il gardait au fond de lui. L’analyste se garde bien, de par l’analyse de son contre-transfert et le respect absolu de la liberté de l’analysant, de proposer une interprétation trop tôt, qui serait alors sauvage. Il semble que le voyant lui effectue, à la demande du consultant, des interprétations sauvages mais souhaitées comme telles, pour servir parfois d’aide à un travail de deuil ou d’incitation à changer quelque chose (ce qui rejoint la « violence de l’interprétation » selon P. Aulagnier). Ainsi, certains voyants ne voient pas le futur, ce qui est évidemment impossible, mais peuvent ressentir sensoriellement et psychiquement, comme dans un rêve éveillé, certains aspects inconscients de la personne en question. La proposition d’une dimension multitemporelle du fonctionnement psychique du bébé trouve peut-être ici une preuve supplémentaire. Le bébé comme d’adulte navigue ainsi entre deux fonctionnements en miroir : l’un intersubjectif de l’enfant créateur toujours contenu dans sa mère, et l’autre l’enfant de l’après-coup porteur de présent et porteur du nom. Ces deux visions sont aussi complémentaires que le sont pour Einstein ou Hawking le temps ou l’espace : ce sont ainsi les recherches sur l’infiniment loin dans notre univers qui nous donnent des renseignements sur l’infiniment loin dans le temps, vers ce « big-bang ». Il nous semble d’ailleurs que les astronomes ne pourront jamais rien voir de plus que ce que leur fonctionnement psychique leur impose dans ses limites propres : l’avant-big-bang ou la fin des temps (big-crunch ou autre théorie) ne sont pas plus concevables que pour un homme le sont sa naissance et sa mort. Ce ne sont là que des asymptotes figurant des limites à un univers interne ou externe spatiotemporel à l’intérieur duquel l’homme essaie de « repérer » l’espace-temps, comme le bébé essayait déjà de le faire, quitte à le « mathématiser », à « l’esthétiser », à le « pathologiser », dans un essai perpétuel de dissocier le temps et l’espace, dans une vaine tentative de lui donner un nom unique et global. Pour conclure, il nous semble bien que le corps du bébé ne soit pas du tout le lieu du grand écart qui devrait être fait pour maintenir des édifices différents, mais bien au contraire que le corps-psychisme de ce bébé est une preuve vivante que les visions psychanalytiques et l’attachementistes ne seraient que deux visions complémentaires d’une même conception du parcours psychique, centrée selon nous sur l’interaction dynamique entre ce qui est reconstruit et ce qui se construit, à savoir l’imbrication totale entre une forme de passé et une forme de présent. Même sans chercher à tout prix un utopique consensus, il est clair que les débats notamment sur la pulsion, la sexualité infantile, l’après-coup n’ont pas véritablement lieu d’être. Il est possible, à l’aide d’une vision temporelle de la structuration psychique, d’imaginer non seulement une pulsion d’attachement (Anzieu, Golse), mais aussi une sexualité infantile qui ne serait que le reflet de la sexualité de la mère proposée dans le creux créé par son accomplissement oedipien. « Entre le chaos qui empêche la vie et la pétrification qui l’éteint, le monde vivant n’hésite jamais, il choisit le changement que l’on peut appeler évolution » (B. Cyrulnik). L’après-coup et l’avant coup ne sont que deux visions complémentaires d’évolution et de création perpétuelles dont la place centrale n’est occupée, d’une certaine manière, que par l’intersubjectivité, cette construction mystérieuse entre mère et enfant.
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