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Questions

  • Pourquoi avoir choisi Ulysse ?

        Revenons un instant sur la tradition grecque. Avant les invasions achéennes du XIIIème siècle avant J.C., la tradition matrilinéaire était de règle : le roi avait une place plutôt symbolique puisqu’il « mourrait » à la fin de l’année, avant la nouvelle année. Lorsque les Doriens arrivèrent, ce sont les princesses qui commencèrent à suivre leur mari, selon la tradition patrilinéaire où les Dieux du système olympien occupèrent la place centrale. Ainsi, Odysseus – Ulysse (mère Anticlée, père biologique Sisyphe, fils de Laërte), choisi pour être le mari de Arnaea – Pénélope par le frère du père de celle-ci, lui déclare fermement, peu après leur union (alors que son père ne peut se résoudre à la voir partir) : « Si tu viens à Ithaque, il faut que ce soit de ton plein gré ; si tu préfères ton père, restes ici et moi je m’en vais ».
Ulysse n’est pas un héros belliqueux à l’origine : il refuse de participer à la guerre de Troie en se faisant passer pour fou, mais lorsque Palamède arrache son petit enfant Télémaque pour le mettre devant la charrue d’Ulysse, celui-ci tire les rênes pour éviter la mort de son fils, se découvrant alors. Robert Graves propose que cette histoire de la charrue soit symbolique, Télémaque devant l’attelage signifiant l’entrée dans le combat final (Télémaque signifie bataille décisive). Par la suite, Ulysse fait ce qu’il a à faire, et même un peu plus, devenant un des stratèges du siège de Troie et de sa prise.
Ulysse sait par une prédiction que son retour sera très long et qu’il y perdra tout («seul et pauvre »). Errant avec ses compagnons de galère, il tue le cyclope Polyphème en déclarant « mon nom est Personne », s’attirant les foudres de Poséidon. Arrivé sur l’île de Circé, Ulysse (protégé par la plante d’Hermès des sortilèges de Circé) lui demande, avant de répondre à ses avances, de délivrer ses compagnons qu’elle a changés en pourceaux. Ceux-ci lui déclarent : « nous sommes aussi joyeux que si nous voyions Ithaque et la terre de la patrie ». Circé leur dit ensuite « Divin Laertiade, subtil Odysseus, ne vous livrez pas plus longtemps à la douleur. Je sais moi-même combien vous avez subi de maux sur la mer poissonneuse et combien d'hommes injustes vous ont fait souffrir sur la terre. Mais, mangez et buvez, et ranimez votre cœur dans votre poitrine, et qu'il soit tel qu'il était quand vous avez quitté la terre de l'âpre Ithaque, votre patrie. Cependant, jamais vous n'oublierez vos misères, et votre esprit ne sera jamais plus dans la joie, car vous avez subi des maux innombrables ». Le parallèle entre Ithaque et Aea est fortement souligné.
Ulysse et Circé restent ensuite longtemps sur leur île, Circé mettant au monde plusieurs enfants, dont Télégonos selon la théorie la plus communément admise. Mais une « partie » de Ulysse se languit d’Ithaque : Circé lui explique alors le chemin des enfers où il doit rejoindre le devin Tirésias qui lui dévoilera l’avenir. Homère écrit alors : « Elle parla ainsi, et mon cher cœur fut dissous, et je pleurais, assis sur le lit, et mon âme ne voulait plus vivre, ni voir la lumière de Hélios ». Effectivement, la figure d’Ulysse se dissout ici avec son départ pour les enfers, ou plus exactement le départ d’une partie de lui-même (celle qui doit revenir dans son passé) pour le territoire d’Hadès. Après avoir donné à Ulysse les clés du chemin vers les enfers, Circé « revêtit [Ulysse] d'une tunique et d'un manteau. Elle-même se couvrit d'une longue robe blanche, légère et gracieuse, ceignit ses reins d'une belle ceinture et mit sur sa tête un voile couleur de feu ». La symbolique sexuelle du blanc et du feu est évidente.
Aux enfers, Ulysse rencontre sa mère («arriva l’âme de ma mère morte ») mais lui refuse d’étancher sa soif tant que le devin n’a pas épanché la sienne avec le sang qu’il a amené. Tirésias déclare : « Tu désires un retour très-facile, illustre Odysseus, mais un Dieu te le rendra difficile [...] je te prédis la perte de ta nef et de tes compagnons. Tu échapperas seul, et tu reviendras misérablement [...] E la douce mort te viendra de la mer ». Il y rencontre tous les héros grecs morts, d’Achille à Hercule, et son père Sisyphe. C’est un véritable deuil de l’histoire-d’avant qu’Homère suggère dans ce chant. A leur retour, Circé déclare : « Malheureux, qui, vivants, êtes descendus dans la demeure d'Hadès, vous mourrez deux fois, et les autres hommes ne meurent qu'une fois. Allons ! mangez et buvez pendant tout le jour, jusqu'à la chute de Hélios; et, à la lumière naissante, vous naviguerez, et je vous dirai la route, et je vous avertirai de toute chose, de peur que vous subissiez encore des maux cruels sur la mer ou sur la terre. ». Effectivement, ce sont deux morts qui attendent Ulysse. Avant de partir, lorsque Circé lui décrit Charybde et Scylla, Ulysse lui demande laquelle il lui faut attaquer : Circé lui répond alors « Malheureux, tu songes donc encore aux travaux de la guerre ! ». C’est aussi Circé qui lui explique comment ne pas écouter le chant de sirènes. Ainsi, Circé apporte le plaisir, la connaissance, le repos, et indique à Ulysse-d’avant le chemin des enfers pour revenir sur sa terre natale. L’enfance et l’enfer sont ici symboliquement imbriqués, et Ulysse, contrairement à l’image populaire qui peut en être tracée, sait que son Ithaque et sa Pénélope, c’est son repos mais dans sa mort.
Lorsque Ulysse arrive à Ithaque, c’est son chien (avant de mourir) qui le reconnaît, puis sa nourrice (à sa blessure à la cuisse, la blessure qui normalement signe la mort des rois, la blessure à laquelle Ulysse avait étonnamment survécu). Il arrête Télémaque qui est tout prêt de réussir l’épreuve commandée par Pénélope pour choisir parmi les prétendants, et c’est Ulysse qui réussit à bander l’arc. C’est ensuite le massacre des prétendants qui empêchent Ulysse de régner : il est banni. La mort le frappera pourtant sur ses terres, dans le style traditionnel : c’est l’enfant de la nouvelle année (Télégonos, son fils par Circé) qui le tue d’un dard de raie.
A l’instar d’Œdipe qui épouse sa mère Jocaste, Hyllos qui tue sa belle-mère Iolé, Ulysse est tué par son fils. Ce qui est plus étonnant est que, selon certains mythologistes, Télémaque épouse Circé et Télégonos Pénélope, ce qui fait dire à Robert Graves que les deux familles sont étroitement unies. Cet auteur garde d’ailleurs l’histoire d’Ulysse pour la fin de son livre, soulignant si besoin était la place particulière de ce héros dans son livre et dans la mythologie en général.
Ulysse mort deux fois, son fils Télémaque – Télégonos peut vivre. Précisons que Télégonos, selon certains auteurs, avait été instruit par sa mère Circé de ses origines et fait ce voyage dramatique pour connaître son père. Il le connaît effectivement dans sa mort. Par la suite, il ramène son corps à Circé, et serait alors rendu immortel par sa mère et envoyé à l’île de Bienheureux (selon certaines sources) où ils eurent un enfant Italos. Télémaque est lui resté dans l’imagerie classique (retour vers sa terre et fidélité à sa femme) comme le seul fils d’Ulysse. Probablement doit-on remarquer de la part du rédacteur (ou la rédactrice) de l'Odyssée la mise en avant de la triade mâle Laërte - Ulysse - Télémaque et de la femme qui attend son héros. Plusieurs faits importants semblent cependant déniés :
* Télémaque peut bander l’arc mais ne le fait pas : ce n’est pas cet Ulysse-là que doit dissoudre Télémaque
* Circé ne retient pas Ulysse comme Calypso le fera : il reste de lui-même (tout au moins une partie de lui)
* Ulysse qui tue les prétendants appartient à l’allégorie du roi qui ne veut pas mourir, même s’il meurt bien sur sa terre d’Ithaque ultérieurement
* Ulysse revenu en Ithaque part chez son père Laërte qui lui demande une preuve qu’il est bien son fils. Ulysse le lui donne en relatant un souvenir d’enfance concernant le verger de son père.
* Malgré ses talents de magicienne, Circé n'a rien de divin ni de maléfique : elle est fille du Soleil (Hélios), elle séduit Ulysse aussi par sa beauté, et les dieux lui refuseront l'immortalité. Elle change certes certains hommes en animaux, mais pas celui qui lui résiste et qu'elle a élu.

Nous voyons dans l’histoire mythologique d’Ulysse un double parcours qui le mène à deux morts : d’une part, il reste sur l’île de Circé pour y couler des jours heureux, et y est dissout par Télémaque (Ulysse d’après), d’autre part, il passe par les enfers (le deuil de sa vie d’avant) pour retrouver Pénélope, et mourir, tué par son fils qui souhaite éliminer définitivement l’Ulysse d’avant. C’est ce dégroupage qui permet (à la condition d’un porte-à-faux temporel) l’impossible résolution oedipienne (que je prénomme « odysséenne »)

 

  

 

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